lundi 6 novembre 2017

Goethe : "Le sang est un suc tout particulier"

Eugène Delacroix


"FAUST.
Et que veux-tu me donner, pauvre Diable? L'esprit d'un homme, en ses élans sublimes, fut-il jamais à la portée d'un de tes pareils?... Dis, qu'as-tu à m'offrir? des aliments, qui ne rassasient pas; de l'or, qui s'écoule des mains comme le vif argent; des jeux, où l'on ne gagne jamais; dejeunes filles qui, jusque dans les bras de leur amant, en appellent un autre de l'œil; l'honneur, déité brillante, qui s'évanouit comme un météore. Montre-moi un fruit qui ne tombe pas avant d'être mûr, et des arbres qui reverdissent tous les jours !

MÉPHISTOPHELES.
Une semblable commission ne m'effraie pas ; j'ai de tels trésors à ton service. Certes, mon bon ami, le temps approche où nous pourrons faire la vie en toute sécurité.

FAUST.
Si jamais il m'arrive de goûter le repos, en me couchant sur un lit de plume ; que je sois anéanti !Si tu peux me séduire à ce point, que je me plaise à moi-même ; si tu peux m'endormir au sein des jouissances : que ce soit pour moi le dernier jour ! Je t'offre la gageure.

MÉPHISTOPHELES.
Tope !

FAUST.
Et troc pour troc! Oui, si dès ce jour je m'écrie: «Reste, reste, que tu es beau!» tu peux alors me charger de liens, alors je consens à m'engloutir, alors la cloche des morts peut se faire entendre, alors tu es affranchi de ton service Que mon heure sonne, que le cadran tombe en poussière, qu'il n'y ait plus de temps pour moi!

MÉPHISTOPHELES.
Penses-y bien, nous ne l'oublierons pas.

FAUST.
Tu en as le droit incontestable, je ne me suis pas engagé témérairement. Aussi bien, puisque je dois être esclave, que m'importe le nom de mon maître? Joug pour joug, autant vaut le tien.

MÉPHISTOPHELES.
Je remplirai donc dès aujourd'hui mes fonctions de valet, à la table de mon Docteur. Un mot seulement : c'est à la vie et à la mort, pourvu qu'on me remette une couple de lignes.
FAUST.Quoi! pédant, tu demandes un écrit! Ne connais-tu donc pas l'homme encore ? Ne connais-tu pas le prix de sa parole ? N'est-ce point assez, que la mienne ait irrévocablement disposé de mes jours ? Le monde n'est-il pas dans un flux perpétuel ? Et quelques mots d'écrit m'obligeraient davantage !... C'est pourtant à une pareille chimère que notre âme se laisse entraîner ; qui oserait s'en affranchir ? Heureux celui qui garde fidèlement sa parole en son cœur! nul sacrifice ne lui coûte. Mais un parchemin écrit et scellé est un fantôme, qui épouvante tout le monde; un serment n'a de valeur qu'autant que la plume l'a tracé, et l'on mène la foule avec un peu de cire et quatre doigts de peau.... Que veux-tu de moi, malin Esprit ? marbre, airain, parchemin, papier ? Dois-je écrire avec un style, un burin, une plume? Je t'en laisse le choix.

MÉPHISTOPHELES.
A quel propos cet emportement, ce torrent d'éloquence ? Il suffit d'une petite feuille de quoique ce soit. Et tu auras soin, pour signer ton nom, de te tirer une goutte de sang.

FAUST.
Si cela te fait grand plaisir, on peut jouer cette comédie.

MÉPHISTOPHELES.
Le sang est un suc tout particulier.

FAUST.
N'aie pas peur que je viole ce traité ! L'accomplissement de ce que je promettrai, t'est garanti par les efforts de ma vie entière. Je me suis trop enflé; force est maintenant que je crève, ou que je t'appartienne. Le grand Esprit m'a repoussé avec dédain, la nature s'est fermée devant moi, le fil de ma pensée a été rompu, je suis dégoûté de toute science... Ouvre donc les abîmes de ma sensualité; et que les ardentes passions, qui y fermentent, s'apaisent! Que tes enchantements jettent sur le monde un voile impénétrable, et préparent leurs miracles! Que je me précipite en aveugle, à travers le murmure des siècles, sur les vagues tremblantes du destin; et qu'en moi la douleur et le plaisir, le bonheur et l'infortune, se succèdent l'un à l'autre comme il plaira au hasard. Il n'est qu'une loi fixe, celle qui contraint l'homme à s'occuper sans relâche.

In Faust, Johann Wolfgang von Goethe, (Ed Ch. Motte)