jeudi 2 mai 2013

Quignard: Le bât de la honte

Untitled (16 janvier 1990) — Miquel Barcelo



« Ils portaient des giclées de sperme qui s'étaient pétrifiées au-dessus de leur tête.
A l'époque néolithique les cerfs, fuyant les hommes, fugitifs par principe, toujours indomesticables, farouches jusqu'au fond de leur âme, passaient devant le cheval dans la hiérarchie des fauves tant leur beauté paraissait irrésistible. Cette préséance était insupportable à la vanité du cheval qui le combattait jusqu'au coeur de la nuit. Il le combattait au coeur des clairières, régulièrement, tous les mois de novembre.

Duel indécis.

Dans la clairière, dans la nuit, sous la lune, toutes les heures, le cheval en hennissant bondissait vers le ciel.

Le cerf bramait dans l'ombre, lançant son sperme dans le vide.

A chaque assaut les bois repoussaient la crinière.

Le brame refoulait, hors de la forêt obscure, vers la plaine, le hennissement.

quand le jour se levait, le cerf allait boire à la source dissimulée, au coeur de la forêt, sous le poids des ramures les plus sombres.

Pendant ce temps-là, le cheval broutait sur l'orée, dans l'aube solaire, magnifique, la robe couverte d'eau.

Alors, venant de la vallée, l'homme s'approcha. Il portait un fouet de cuir dans sa main gauche. Il avança sa main droite. Il caressa doucement son flanc avec ses doigts, disant au cheval, murmurant à son oreille :

- Je t'offre la victoire pour peu que tu acceptes que je me mette sur ton dos.

Le cheval consentit dans l'espoir de vaincre le cerf.

Le centaure gagna.

Le cerf eut la tête tranchée.

On appelle, en français, la tête tranchée du cerf, un massacre.

Mais après le triomphe, le cheval ne parvint plus à se défaire ni du cavalier, ni du mors auquel il avait donné ses dents, ni de la cravache qui blessait son ventre. Il se tourna vers l'homme ravi, arrogant, suffisant, souriant, qui tendait vers lui un morceau de sucre. Il a un visage - comme tous les chevaux - d'une tristesse qui ne s'exprime pas. Le cheval se résigne pendant des . Il mange le sucre, faute d'être bête en plus d'être soumis. Il songe à part soi : "il y a de mauvaises victoires".»

Pascal Quignard, in Les Désarçonnés (Ed. Grasset)