dimanche 30 décembre 2012

Rilke & Tsvetaeva: les immortels

Rainer Maria Rilke - Photographe non identifié

A Vera Kolessina qui sait pourquoi.

« [...] Rainer. Et de ta mort, que dire ?

A cela, je dirai, te (me) dirai, qu'elle n'a pas été dans ma vie, Rainer, parce que, en dépit de la Savoie, de °l'auberge des Trois Rois° et autres, toi non plus, tu n'y as pas été. Il y a eu : un il sera, il est passé.
- Ob ich an die Savoye glaub ? Ja, wie ans Himmelreich, nicht minder, doch nicht anders*. Tu t'en souviens certainement ?
Je te dirai encore que, pas une seconde, je n'ai ressenti que toi, tu étais mort - et moi vivante. (Pas une seconde je ne l'ai ressenti secondement). si tu es mort - je suis morte moi aussi, si je suis vivante - tu es vivant toi aussi, - et n'est-ce pas tout à fait égal quel nom donner à cela ! 
Mais je vais te dire autre chose, Rainer, - ce n'est pas seulement dans ma vie que tu n'as pas été, mais dans la vie en général. oui, Rainer, malgré toi et la vie : toi - les livres, toi - les pays, toi - le vide local en tous les points du globe, ton absence omniprésente, les moitiés de cartes vides de toi - jamais, tu n'as été dans la vie.
Il y a eu - et c'est dans ma bouche un très grand °titre de noblesse° (je ne le dis pas à toi mais à tous) - un fantôme, c'est-à-dire une incommensurable condescendance de l'âme envers nos yeux (notre soif de vision). Un fantôme patient, constant, durable, qui nous aura donné, à nous les vivants, sa vie et son sang. Nous voulions te voir - nous te voyions. Nous voulions tes livres - tu les écrivais. Nous te voulions - tu étais.  Lui, moi, un autre, nous tous, toute la terre, toute notre époque troublée à laquelle tu étais indispensable. « Du temps de Rilke...»

Voyais-tu des esprits ? Non. L'esprit, c'était toi. Ceux qui voyaient - nous. 

Si, il y a un an, tu étais entré dans ma chambre, je serais restée aussi pétrifiée que si tu y entrais - maintenant. Je dirais même que maintenant - je le serais moins qu'il y a un an, parce qu'une telle apparition de ta part serait... plus naturelle.

Trois murs, un plafond, un plancher
C'est bien tout ?
Alors - apparais !
Voilà ce que je t'écrivais, l'été dernier encore. N'était-ce pas au nom de tous ? »

*« Si je crois en la Savoie ? Oui, comme au Royaume des Cieux, pas moins, pas autrement non plus ». Le 14 août 1926, Tsvetaeva écrivait à Rilke depuis Saint-Gilles-Croix-de-Vie :« Rainer, cet hiver, il faut que nous nous retrouvions quelque part dans la Savoie française, tout près de la Suisse...» puis, le 22, « Rainer, tu peux dire oui, à tout ce que je veux - ce ne sera jamais bien grave [...] Crois-tu que je crois à la Savoie ? Oui, comme toi, comme au Royaume des Cieux. Un jour... (Comment ? Quand ?) [...] »

Marina Tsvetaeva, in Ta Mort*, in Récits et Essais Oeuvres Tome II  (Ed. Seuil)
Ta Mort, écrit dans les deux mois qui suivirent le décès de Rilke le 30 décembre 1926 a été publié pour la première fois dans la revue Liberté de la Russie (Prague, n°5-6)