mercredi 11 juillet 2012

Jaccottet: le lieu de la lumière

Femme endormie (1942) Henri Matisse
Femme endormie (1942) Henri Matisse
«Elle demande : "que vois-tu donc de ce prompt coup d'oeil ? - avec l'oeil de l'oiseau qui parcourt sans fatigue d'interminables espaces vides, je vois que nous habitons la braise, et la braise s'éteint ; ce monde sur le versant duquel nous avons marché ensemble avec tant de joie, et où, si tu le veux, nous marcherons encore un peu de temps, ce monde où les traces de nos pas sont si légères, n'est lui-même que l'aile tour à tour étincelante et sombre d'un papillon dont l'aire de vol n'est guère vaste, et la durée limitée. Comment pouvons-nous respirer dans un domaine si fragile, et que bâtirons-nous sur cette terre qui n'est que de la fumée ?"

Il semble qu'il se dérobe à la question cédant à des visions un peu simples, un peu trop frappantes. Elle a voulu dire qu'elle avait peur, que leur bonheur était menacé, et pour toute réponse il lui offre l'image du monde tel qu'il entrevoit par éclairs, un monde pas plus sérieux qu'une graine de bardane. Et bientôt la nuit, qui ne sera jamais aussi courte qu'en cette saison, sera de nouveau voilée par les couleurs superbes du jour, ils se disputeront, ils riront, ils auront vieilli ; c'est quelquefois portant ces couleurs rutilantes que le malheur s'avance, une question ayant ouvert la porte, nulle réponse ne l'ayant refermée... Mais que celle qui aime soit patiente et réprime ce baillement incongru, même si les propos du parleur le méritent. "Le voilà encore à prêcher !" pense-t-elle avec un tendre agacement.

"Ce monde pareil à une étincelle n'est si étranger que tu crois au scintillement de la mer maintenant, ni aux longs feux de ton regard. Ce qui nous a été dit au commencement est un rêve aussi fort que cette constatation de notre faiblesse. Car il y a ce fait mystérieux que tout commencement, d'abord, ne peut même pas être appelé commencement (qui suppose suite et fin), mais semble échapper au temps. En tout commencement il y a une merveilleuse puissance qui se moque de ce qui viendra ensuite, ou qui ne peut le concevoir (bien qu'il y eut auparavant des millions de commencements dont n'apparaît que trop clairement l'usure, une fois retombés dans le temps), une puissante enivrante qui nous entoure de paroles joyeuses comme une troupe d'anges, paroles disant et redisant tout autour de nous, d'un mouvement si continu qu'il n'y a plus de faille possible entre elles par où se glisserait l'incertitude ou la terreur : voici ce qui est donné par l'amour, le lieu de la lumière, la certitude de l'insaisissable qui nous sauve ! C'est dans un tel commencement que tout est proche, que tout est présent, qu'il n'y a plus besoin d'aucune flèche, d'aucune parole, parce que la cible n'existe pas encore, ni la distance au bout de laquelle on pourrait la dresser..."

[...]

"Il s'agit", dit-il maintenant à l'endormie (et c'est parce qu'elle dort, presque nue, dévoilée par la lune, un foyer de douceur, qu'il peut enfin parler vraiment), "d'une nouvelle espèce d'amour, peut-être de la seule qui nous soit permise encore, et qui nous guidera sans bruit de la disparition théâtrale du soleil à son pâle retour. L'amour des égarés, le compagnon des ombres qui vieillissent, celui qui même à une infinie distance de la source suffit à établir ce silence où le bruit de la source demeure perceptible. Toi qui dors maintenant, toi qui as roulé ta beauté dans les plis de la nuit et qui respires en même temps que la mer, comprends qu'il est inutile de pleurer ni l'enfance du monde, ni notre enfance, ni l'enfance de notre amour ; mais que nous devons plutôt changer avec les heures et les années en maintenant toujours ouvert l'espace qui est derrière nous, celui qui est devant nous (tout étoilé d'obscure ignorance) et, celui qui nous entoure. Ainsi ne pourrons-nous un instant cesser de respirer et d'être libres, ainsi le monde ne pourra cesser d'entrer dans notre chambre et de tromper nos gardiens. Nous nous souviendrons des premiers jours, des premières nuits où nous fûmes ensemble ; de la grâce de notre insouciance, de ce bonheur sans plus de poids que l'ombre, de ces quelques instants où il n'y eut plus ni mouvement, ni distance ; mais que ce ne soit pas pour nous tourner avec mélancolie en arrière, comme les débiles pleureurs du romantisme. En réalité, il n'y a de temps perdu que celui qui fut franchi sans amour, et encore n'est-ce pas certain ; il n'y a pas de temps perdu mais l'alimentation perpétuelle, visible ou cachée de notre coeur. Si la lumière du commencement ne nous éclaire plus  que par intermittence ou de très loin, qu'elle demeure simplement tel un astre dans la distance, telle cette lampe que je vois brûler dans le miroir de la mer, et que sa distance aussi soit acceptée, en même temps que le chagrin inséparable de l'éloignement et du mouvement. Pas plus qu'il n'est convenable à un homme mûr de faire l'enfant (car il caricature ainsi et l'enfance et la maturité), il ne serait décent que nous jouions, pour les prolonger à tout prix, les extases de l'adolescence. Si nous acceptons le temps et les lois du temps, il me semble que ces lois en deviennent moins sévères, et les limites de toute sorte moins opaques. Il suffit que nos regards s'accordent. Si ton sommeil était moins profond, tu entendrais maintenant les portes de la maison battre, le vent chasser des feuilles et des débris sur la terrasse, le monde qui s'approche avec une douceur pleine de force et de persuasion, qui entre, qui passe, et nous ne lui opposons plus aucun obstacle. Les souvenirs, les grâces reçues autrefois, le peu de science que l'on a pu acquérir ; puis tout ce qui surgit de l'instant; puis les rêves, les désirs, l'attente : ombre ou lumière venue de derrière nous, de devant nous, de l'extérieur ou de l'intérieur, qu'aucune crainte, qu'aucun refus ne les éloigne ! Ainsi pourrait demeurer préservée une plénitude en dépit de tout, une autre espèce de plénitude... L'une, qui ne peut nous éblouir qu'un instant et qu'il serait vain de vouloir étaler dans la durée, pour laquelle elle n'est pas faite, était si puissante qu'elle absorbait les distances, les limites, les obstacles. Celle-ci, la seule peut-être que ayons le droit de connaître maintenant, nous est donnée lorsque nous n'attachons plus aux distances, aux limites, aux obstacles qu'une importance secondaire ; lorsque notre patient, silencieux et fidèle amour, au lieu de se blesser à leurs angles, s'efforce de les rendre transparents et légers. Toute une vie ne peut paraître de trop pour un pareil effort, et aucun vieillissement ne devrait parvenir à le briser, pour peu que l'ouverture en tous sens fût maintenue, jusque sous les coups, les pluies de pierre ou de feu. Est-il aventure plus digne d'être tentée ? Les autres certes font plus de bruit : le révolté vocifère, ameute des spectateurs pour qu'ils admirent le courage avec lequel il a démoli les murs de sa maison ; mais cela ne suffit pas, il faut qu'il en démolisse d'autres et finalement, s'il est logique, qu'il se détruise lui-même ; et l'esprit perpétuellement crispé dans le souci du refus, plus qu'il ne se libère, s'enferme dans les ruines et les batailles. Qui fait tournoyer une épée pour abolir l'obscurité qui l'enserre n'est-il pas prisonnier de l'éclat tournoyant de l'épée ? Nous nous associerons plutôt dans la patience et dans l'attention, et il se peut que ce temps qui nous paraît désert lentement se réillumine et se repeuple. Enfin, même si le monde explose, nous ne sommes pas sûrs qu'il n'y aura pas, dans cette énorme foudre, une inimaginable possibilité... "




Philippe Jaccottet, in Eléments d'un songe, in L'encre serait de l'ombre (Ed. Nrf, Poésie/Gallimard)