mardi 13 septembre 2011

Char: à cet infime nombre de frères

René Char vers 1930 - Henri Martinie


« Cher Albert,

Il faisait beau ce matin en décachetant votre enveloppe généreuse, mais malgré tant de dons uniques, j'éprouvais de la tristesse car vous parliez peu de vous. Tout juste un rideau amical de silence avant vos initiales, prompt comme une expédition de rue. Comment allez-vous ? Faites-vous tout ce qu'il faut que vous fassiez du côté de votre santé ?

Excusez-moi, je sais ce genre de question importune, mais comment ne pas penser à vous, avec l'affection anxieuse, cette affection naïve qui croit tout pouvoir réduire et effacer... Vous êtes un des rares hommes, Albert, que j'aime et que j'admire d'instinct et de connaissance à la fois (les deux si souvent se détruisent), ces hommes que le temps, le souci, l'espoir, la fatigue puis l'allégresse de vivre font grandir chaque jour dans notre coeur dont ils occupent et dessinent le sommet que la nature ne nous a point donné et qui n'est dû qu'à nous et à cet infime nombre de frères que nous chérissons et qui nous éclairent à tout moment là-haut [...]»

René Char à Albert Camus, le 6 mai 1953, in Correspondance 1946 - 1954 (Ed. Gallimard, Nrf)