dimanche 7 août 2011

Tsvetaeva: Je plaide la cause du plus absolu des baisers

Dédicace des Elégies de Duino à Tsvetaeva* - 3 mai 1926
« J'ai toujours ressenti la bouche comme un monde : voûte céleste, caverne, gorge, abîme. J'ai toujours traduit le corps en âme (désincarné !), tellement magnifié l'amour "physique" - pour pouvoir l'aimer - qu'il n'en restait, tout à coup, plus rien. M'abîmant en lui, l'évidant. M'enfonçant en lui, le mettant à l'écart. Il n'en restait plus rien que moi-même : une âme (c'est mon nom, d'où l'étonnement devant ma fête !)
L'amour hait le poète. L'amour ne veut pas être magnifié (assez magnifique par lui-même !), il se prend pour un absolu, le seul. Il ne nous fait pas confiance. Il sait, au plus profond de lui-même, qu'il n'est pas magnifique (d'où sa tyrannie !), il sait que toute magnificence est - âme, et là où l'âme commence, le corps finit. Pure jalousie, Rainer, la plus pure. Comme celle de l'âme à l'égard du corps. Mais je suis toujours jalouse du corps : gratifié de tels chants ! Le petit épisode de Paolo et Francesca. - Pauvre Dante ! - Qui pense encore à Dante et Béatrice ? C'est de l'humaine comédie que je suis jalouse. L'âme n'est jamais aimée comme le corps, au mieux : louée. On aime le corps de toutes ses milliers d'âmes. Qui s'est jamais damné pour une âme ? Et quelqu'un le voudrait-il - impossible : aimer une âme jusqu'à la damnation - c'est déjà être un ange. Nous sommes frustrés de l'enfer tout entier: (... trop pure - provoque un vent de dédain !)

Pourquoi est-ce que je te dis tout cela ? L'inquiétude, peut-être, que tu ne voies en moi qu'une passionnée commune (passion - servage). "Je t'aime et je veux dormir avec toi", pareille concision n'est pas permise à l'amitié.  Mais je le dis d'une voix autre, presque en mon sommeil, ferme en mon sommeil. Je ne sonne pas du tout comme de la passion. Si tu me prenais contre toi, tu prendrais les plus déserts lieux. Tout ce qui ne dort jamais voudrait rattraper son sommeil dans tes bras. Jusqu'au fond de l'âme (de la gorge) - tel serait mon baiser (pas un incendie : un abîme.)

Je ne plaide pas ma cause, je plaide la cause du plus absolu des baisers.»

Marina Tsvetaïeva à Rainer Maria Rilke - Saint Gilles sur Vie, le 2 août 1926

« Nous nous touchons, comment ?
Par des coups d'aile,
Par les distances mêmes nous nous effleurons.
Un poète seul vit, et quelquefois
vient qui le porte au-devant de qui le porta. » - Rainer Maria Rilke