lundi 20 décembre 2010

Saint Augustin: "je suis à moi-même comme une mine profonde"

L'Enigme (1870 -1871) Gustave Doré


« Lorsque je parle de l'oubli, et que j'en parle avec connaissance, et sachant ce que je dis, c'est dans ma mémoire que je trouve non seulement le mot d'oubli mais la chose même qu'il signifie car si ma mémoire ne me présentait pas la chose même, je n'entendrais pas la signification du mot. Comme donc lorsque je me souviens de ma mémoire c'est elle-même qui est présente à elle-même et par elle-même: ainsi lorsque je me souviens de mon oubli, j'ai tout à la fois présent, et ma mémoire puisque c'est par elle que je me souviens de l'oubli et l'oubli même puisque c'est de l'oubli dont je me souviens. Mais qu'est-ce que l'oubli sinon une privation de mémoire ? Comment est-il donc vrai de dire que pour me souvenir de mon oubli il faut qu'il me soit actuellement présent, puisque l'oubli actuel est précisément ce qui empêche qu'on ne se souvienne des choses ?

Cependant, s'il est vrai d'une part, que se souvenir de quelque chose c'est l'avoir dans la mémoire et de l'autre qu'il ne nous serait pas possible d'entendre la signification du mot d'oubli si nous nous souvenions pas de la chose, il s'ensuit qu'il faut que l'oubli même soit dans notre mémoire quand nous nous en souvenons, c'est-à-dire qu'il faut qu'il nous soit présent pour ne pas l'oublier, lui dont la nature est de nous faire oublier les autres choses. Cela ne nous donnerait-il point à penser que quand nous nous souvenons de l'oubli, il n'y en a que l'image dans notre mémoire et non pas la chose même, puisque si l'oubli même y était il ferait que nous l'oublierions lui-même bien loin qu'il nous en fit souvenir ? Qui est-ce qui peut comprendre comment cela se passe en nous ? Qui est ce qui peut démêler toutes ces difficultés et accorder tant de choses qui paraissent contraires les unes aux autres ?

Pour moi, j'avoue que j'y succombe, ô mon Dieu, et c'est sous moi-même que je succombe. Je suis à moi-même comme une mine profonde, que je ne creuse qu'avec beaucoup de peine et de travail, et dont je ne saurais encore trouver le fond. Car ce que je cherche présentement, ce n'est ni l'étendue du ciel ni les distances des astres, ni ce qui tient suspendue la terre au milieu de l'air, c'est ce qui se passe en moi, puisque c'est ce qui se passe dans ma mémoire et mon esprit. »

Saint Augustin, in Les Confessions