mardi 9 novembre 2010

Broch: "Oh ! Nuit ! Heure de la poésie"


Deep South serie (1998) Sally Mann


« Oh! le grand cercle des collines nocturnes qui, soulevées de la plaine, reposent en elle, oh! les troupeaux sommeillants qui y reposent de même, des troupeaux et encore des troupeaux, les animaux de la paix, eux tous soulevés de l'indiscriminabilité de leur sol originel, cependant sans déracinement, puisque leur repos nocturne les ramène sans cesse à l'intemporel de la matrice immuable, et bien que ce perpétuel retour soit loin d'être celui des cieux, c'est lui seul qui, chaque nuit terrestre, enfante leur image, l'intemporel terrestre : tout cela est inclus dans la nuit, non, c'est la nuit elle-même, répétée en succession infinie, et c'est ainsi qu'avaient été ses nuits dès le commencement, c'est ainsi que chacune d'elles l'était encore, donc aussi celle-là dans laquelle il venait d'entrer et qui peut-être restera pour toujours à la limite des temps et de l'intemporel, nuit entre l'adieu et le retour, entre la communion du troupeau et la solitude la plus solitaire, entre l'angoisse et le salut; oui, c'est ainsi au seuil des nuits qu'il avait été fasciné et cloué toute sa vie, lui, un fugitif en attente, épiant les phénomènes du sommeil, le regard néanmoins trop embrumé dans la pénombre crépusculaire des confins de la nuit et de l'univers, car chaque fois qu'il avait cru pouvoir franchir le seuil et, en devenant forme lui-même, faire partie de l'Immuable, il s'était senti précipité à nouveau, et si pour un très court moment il avait pu croire que cette précipitation était un lancement vers des sphères ultérieures, celles-ci s'étaient dévoilées aussitôt comme celles du royaume des Mères, qui est l'espace intermédiaire entre la première et la seconde naissance, le royaume permettant la sagesse et l'imagination, mais non la décision, la sphère intermédiaire qui est celle des mots et des vers, celle du rêve au-delà du rêve et justement pour cela le but de notre fuite - le pays de la poésie.

Fuite, oh! fuite! oh! nuit, heure de la poésie! Car la poésie c'est l'oeil en attente, l'oeil dans la pénombre, la poésie étant l'abîme doué de vue, doué de pressentiment, sachant le crépuscule; elle est attente sur le seuil, à la fois communion et solitude, à la fois copulation et angoisse de la copulation, mais même dans la copulation elle reste affranchie de l'impudicité, aussi affranchie que les songes du troupeau endormi, bien qu'elle ne perde jamais l'angoisse de l'impudicité : oh! poésie, l'attente chaste, elle n'est pas encore le départ, mais un perpétuel adieu - l'adieu sans départ, la fuite immobile, la poésie. »

Hermann Broch, La mort de Virgile (Ed. Gallimard, L'Imaginaire)