jeudi 23 septembre 2010

Mirbeau: "Ah ! il faut que j'écrive à Monet"

Montagnes de l'Estérel - Antibes - 1888 - Claude Monet


« [ Menton, début février 1889]

Mon bien cher ami,

Enfin ! Mais d'abord pardonnez-moi mon si long et si stupide silence. Tous les jours, je me disais :"Ah ! il faut que j'écrive à Monet". Et puis je me mettais au travail, et je m'irritais, je m'agaçais, je m'emportais contre mon imbécilité [sic], et finalement la journée de passer, à la recherche des phrases et des idées, sans que je vous eusse écrit. Ah ! quel terrible moment que celui de l'enfantement d'un livre ! cela vous prend tout, votre temps, vos amis, votre santé ! Et quel atroce martyre, cette certitude où l'on est de ne rien faire qui vaille, le supplice de voir de belles choses au-dessus de soi, et de ne pouvoir les saisir ! Je fais un livre*, d'une difficulté peut-être insurmontable pour un homme de génie. Or vous pensez ce que cela doit être pour moi. C'est le roman d'un enfant. Je prends l'enfant à onze ans, et je le lâche à 17, l'âge auquel il meurt, et je mets 400 pages à décrire cette âme en face de l'éducation, en face du balbutiement de sa personnalité, laissant voir par des aspirations confuses, incertaines, des élans spontanés, l'homme qu'il fût devenu plus tard. Cela m'avait longtemps tenté. Je m'étais dit : "combien de grands artistes, de grands poètes meurent à 17 ans et sont perdus pour nous." Enfin, je travaille énormément, sans avancer beaucoup, car je rature, je recommence, je reprends sans cesse les chapitres. C'est une infernale vie ! Naturellement, je ne fais pas de peinture, et c'est ce qui me navre le plus. Et puis qu'est-ce que vous voulez que je peigne, en présence de cette admirable lumière que vous seul pouvez rendre.
Dites-moi donc quand aura lieu votre exposition. Et quelles toiles connues de moi, vous exposez ! Je veux vous faire un article dans Le Figaro. C'est pourquoi j'ai différé celui de l'Echo de Paris. Je suis, en ce moment, au mieux avec Magnard, qui me comble d'éloges et d'amitiés, et je veux au moins en profiter pour cela serve à quelque chose de bon.

[...]
Excusez le laconisme de ma lettre. Mais je suis en train de faire violer un enfant par un jésuite*, et cela me tarabuste. Je veux vous dire seulement que je vous aime toujours, que je pense à vous. Et comment ne pas penser à vous, dans ce pays que vous avez si splendidement exprimé, où je retrouve, à chaque pas, dans l'émerveillement de la nature, l'émerveillement de vos toiles. Et dire que tout cela s'en va en Amérique ! Ah ! Infâmes brutes que les Français !

Veuillez me rappeler au souvenir de Mde Hoschedé et garder pour vous la bonne poignée de mains que je mets ici, sous l'enveloppe.
Amitiés chères.

Octave Mirbeau
Casa Carola, Menton

Octave Mirbeau, Correspondance avec Claude Monet (Ed. Du Lérot)
* Sébastien Roch (1890), d'Octave Mirbeau