vendredi 30 juillet 2010

Saint-John Perse: La Mer plus haute et plus lointaine

Trois nocturnes - 2007 - Bruno Aveillan

«... Et de plus haut, et de plus haut déjà, n'avions-nous vu la Mer plus haute à notre escient,
Face lavée d'oubli dans l'effacement des signes, pierre affranchie pour nous de son relief et de son grain ? - et de plus haut encore et de plus loin, la Mer plus haute et plus lointaine... inallusive et pure de tout chiffre, la tendre page lumineuse contre la nuit sans tain des choses ?...
Ah ! Quel grand arbre de lumière prenait ici la source de son lait! ... Nous n'avons pas été nourris de ce lait-là ! Nous n'avons pas été nommés pour ce rang-là ! Et filles de mortelles furent nos compagnes éphémères, menacées dans leur chair... Rêve, ô rêve tout haut ton rêve d'homme et d'immortel! ... "Ah! qu'un Scribe s'approche et je lui dicterai..."

Nul Asiarque chargé d'ordre de fêtes et de jeux n'eût-il jamais rêvé pareille rêverie d'espace et de loisir ? Et qu'il y eût en nous un tel désir de vivre à cet accès, n'est-ce point là, ô dieux ! ce qui nous qualifiait ? ... Ne vous renfermez point, paupière, que vous n'ayez saisi l'instant d'une telle équité ! "Ah! qu'un homme s'approche et je lui dicterai..."

Le Ciel qui vire au bleu de mouette nous restitue déjà notre présence, et sur les golfes assaillis vont nos millions de lampes d'offrande, s'égarant - comme quand le cinabre est jeté dans la flamme pour exalter la vision. »

Et vous, Mers..., in Amers, Saint-John Perse (Ed. Nrf, Poésie/Gallimard)