mercredi 2 juin 2010

Rilke: Toute beauté [...] est une forme durable et nue de l'amour et du désir

Baladine Klossowska et Rainer Maria Rilke (1923)
Baladine Klossowska et Rainer Maria Rilke - 1923 
« Efforcez-vous d'aimer vos questions elles-mêmes, chacune comme une pièce qui vous serait fermée, comme un livre écrit dans une langue étrangère. Ne cherchez pas pour le moment des réponses qui ne peuvent vous être apportées, parce que vous ne sauriez pas les mettre en pratique, les "vivre". Et il s'agit précisément de tout vivre. Ne vivez pour l'instant que vos questions. Peut-être, simplement en les vivant, finirez-vous par entrer insensiblement, un jour, dans les réponses. Il se peut que vous portiez en vous le don de former, le don de créer, mode de vie particulièrement heureux et pur. Poursuivez en ce sens, - mais, surtout, confiez-vous à ce qui vient. Quand ce qui vient sort d'un appel de votre être, d'une indigence quelconque, prenez-le à votre compte, ne le haïssez pas.

Les voies de la chair sont difficiles, certes. Mais c'est du difficile que nous devons porter. Presque tout ce qui est grave est difficile ; et tout est grave. Si seulement vous parvenez à le reconnaître, si vous arrivez par vous-même, par vos dons à vous, par votre nature, par votre expérience à vous depuis votre enfance, par votre puissance propre, à créer un rapport entre vous et la chair, qui soit bien à vous et dégagé de toute convention, de toute mode, - alors vous ne devez plus craindre de vous perdre et d'être indigne de votre bien le plus précieux.

La volupté est une chose de la vie des sens au même titre que le regard pur, que la pure saveur d'un beau fruit sur notre langue, elle est une expérience sans limites qui nous est donnée, une connaissance de tout l'univers, la connaissance même dans sa plénitude et sa splendeur. Le mal n'est pas dans cette expérience, mais en ceci que le plus grand nombre en mésusent, proprement la galvaudent. Elle n'est pour eux qu'un excitant, une distraction dans les moments fatigués de leur vie et non une concentration de leur être vers les sommets. Les hommes ont, du manger aussi, fait autre chose; indigence d'un côté, pléthore de l'autre, ont troublé la clarté de ce besoin. Ainsi ont été troublés tous les besoins simples et profonds, par lesquels la vie se renouvelle. Mais chacun pour soi-même, peut les clarifier et les vivre clairement. Sinon tous, du moins l'homme de solitude. Il est donné à celui-là de reconnaître que toute beauté, chez les animaux comme chez les plantes, est une forme durable et nue de l'amour et du désir. Il voit les animaux et les plantes s'accoupler, se multiplier et croître, avec patience et docilité, non pour servir la loi du plaisir ou de la souffrance, mais une loi qui dépasse plaisir et souffrance et l'emporte sur toute volonté et toute résistance. Fasse que ce mystère, dont la terre est pleine jusque dans ses moindres choses, l'homme le recueille avec plus d'humilité. qu'il le porte, qu'il le supporte plus gravement ! Au lieu de le prendre à la légère, qu'il ressente combien il est lourd ! Qu'il ait le culte de sa fécondité. Qu'elle soit de la chair ou de l'esprit, la fécondité est "une" : car l'oeuvre de l'esprit procède de l'oeuvre de chair et partage sa nature. Elle n'est que la reproduction en quelque sorte plus mystérieuse, plus pleine d'extase, plus "éternelle" de l'oeuvre charnelle.

"Le sentiment que l'on est créateur, le sentiment que l'on peut engendrer, donner forme" n'est rien sans cette confirmation perpétuelle et universelle du monde, sans l'approbation mille fois répétée des choses et des animaux. La jouissance d'un tel pouvoir n'est indiciblement belle et pleine que parce qu'elle est riche de l'héritage d'engendrements et d'enfantements de millions d'êtres. En une seule pensée créatrice revivent mille nuits d'amour oubliées qui en font la grandeur et le sublime. Ceux qui se joignent au cours des nuits, qui s'enlacent, dans une volupté berceuse, accomplissent une oeuvre grave. Ils amassent douceurs, gravités et puissances pour le chant de ce poète qui se lèvera et dira d'inexprimables bonheurs. Tous ils appellent l'avenir. Et, même quand ils font fausse route, quand ils sont aveugles dans leurs étreintes, l'avenir vient. Un homme de plus se lève, et du fond du hasard, semblant seul ici obéi, s'éveille la loi qui veut que tout germe fort et puissant perce son chemin vers l'oeuf qui s'avance ouvert. Ne vous laissez pas tromper par les apparences. Dans le profond tout est loi. Et pour ceux qui vivent mal ce mystère, qui se fourvoient - et c'est le plus grand nombre - le mystère n'est perdu que pour eux-mêmes. Ils ne le transmettent pas moins aux autres, comme une lettre scellée, sans en rien connaître. Que l'infinie variété des cas, que la multiplicité des mots qui les désignent, ne vous fassent pas douter là. Tout est peut être régi par une vaste maternité, une commune passion. »

in Lettres à un jeune poète, Oeuvres I - Prose, Rainer Maria Rilke (Ed. Seuil)