mercredi 16 juin 2010

Music & Clair : L'école de Dachau

Music_nous_ne_sommes_pas_les_derniers
Nous ne sommes pas les derniers (1973) - Zoran Music


Jean ClairVous dites vous-même que vous appartenez à une famille. Goya, Schiele, Kokoschka...
Zoran Music : Oui. C'est prétentieux. Une famille spirituelle. C'est-à-dire où la peinture est l'expression du dedans, pas du dehors. Il y a des choses visuelles, et il y a des choses que l'on sent et que l'on peut faire, même les yeux fermés. On s'exprime soi-même. Il est difficile de parler. La peinture, je crois, ne devrait pas être une chose du visible. C'est-à-dire dans le sens de ce que l'on voit, des yeux. Mais elle devrait être l'expression de ce que l'on porte en soi, les yeux fermés.

Un paysage intérieur ?
Oui. Paysage intérieur. C'est peut-être le mot. Mais ce n'est pas une chose que l'on veut, c'est quelque chose que l'on sent d'une manière ou d'une autre. De toute façon, ce sont des choses archiconnues, dites mille fois.

Peintre à Dachau, de quelle école vous sentiez-vous le plus proche ?
Goya pour moi c'est le plus grand. Rembrandt ensuite. On parlait d'expressionnisme. Dans la peinture française ona l'impression de peindre la lumière. Mais Kokoschka rentre dans la personne. Ce n'est pas simplement la peinture pour faire une belle toile, mais pour exprimer ce qu'est une personne, en elle-même. De ça, je me sens plus proche. C'est difficile à expliquer.

Mais à Dachau, vous pensiez à Goya, à Kokoschka ?
Je n'y ai pas pensé. Il est normal que tu penses plus à la peinture intérieure qu'à la vision extérieure. Tu portes ça en toi, dedans, pour toujours, cette misère que tu as vue.

Vous parlez souvent de "paysages de cadavres" ...
Oui, cela devenait un paysage, car lorsqu'on voyait des centaines de milliers de cadavres, c'était une chose qu'on ne pouvait décrire. Un peintre s'exprime comme ça, il voit un paysage.

Un paysage ? Comme dans l'impressionnisme ?
Non, l'impressionnisme voyait des couchers de soleil, de belles couleurs. Là, c'était une réalité terrible. Je dis que c'était un paysage mais ce n'est pas la bonne expression. Je dis "paysage" pour exprimer quelque chose de terrible. Si je dis paysage, je pense à des cadavres.

La barbarie ordinaire, in Music à Dachau, Jean Clair  (Ed. Gallimard)