samedi 8 mai 2010

Segalen: une charogne, glorieuse certes, mais à jamais charogne

Mission Victor Segalen - photographie attribuée à Jean Lartigue, Victor Segalen, Augusto Gilbert de Voisins et le sous-préfet de Zhaohuaxian pendant les travaux de déblaiement de la tombe de dame Bao Sanniang, province du Sichuan, entre le 2 et le 3 avril 1914


« Une chair glorieuse ! un corps d'élu ! une relique non dépecée, le chef-d’oeuvre frais du martyre ; la conquête de l'esprit sur tout le grossier Temporel ; la figure, sous face humaine, de ce qui, vivant, a vaincu la mort et toutes ses suites ; la défroque d'une âme déchaussée, démembrée dépouillée, dépulpée, libre et purement âme ; ce qui reste, le témoin de la Lutte : le manteau fait de sang et de muscles, ironique otage, méprisable laissé pour compte aux bourreaux, et sur lequel ils ont dansé bestialement, croyant ainsi venger le César, ou détruire l'hérésie, cependant que le souffle désincarné dans son grand essor parabolique revient tourner sur la dépouille dont il rit. Et pourtant, qu'elle apparut belle, dans les oeuvres peintes ou lyriques, habillée de mots plus célestes que le bleu Angelico. Des musiques ont chanté plus haut et plus fort que les martyrs. Si on en parle, c'est afin d'exprimer l'allègement, l'évasion... Le mot seul de martyr détache une symphonie bruissante de harpes et d'ailes, de rayons, de flammes et de pleurs presque amoureux. Et si d'en haut on revient à la terre, un corps tombé au bon combat ne peut pas s'imaginer d’une autre manière que celle-ci : si c'est un homme, qu'il soit nu du crâne à la ceinture, des orteils aux genoux, fort et musclé, — le renoncement au corps ne fat que plus méritoire, — et alors, couvert de rouges plaies — dans sa chair encore palpitante, le sang fume comme un encens fume. Les bourreaux qui l'ont éventré, écorcé, brûlé, divisé, tenaillé, énervé dans tous les replis douloureux, n'ont pas égratigné la peau sereine du visage, beau et fort. Ou bien, si les privations historiques ont été longues, si le Saint a longtemps résisté sous terre dans la faim, et dans l'ombre pleine de tentations plus cuisantes que le gril, on consent qu'il paraisse blême, maigre, jaune-extatique, déformé, et sec à la vie humaine. — Une Sainte doit être préservée, et toujours avant tout elle sera belle. On accepte qu'elle ait été mère, mais non déformée. On l’honore dans sa beauté terrestre, image de sa splendeur dans les cieux. Sur ce corps miraculé les pires outrages, volontiers décrits, laissent peu de traces peintes. Dépouillée, souillée, on ne la voit plus que rajustée, les bras à peine nus, défendant le coeur passionné pour l'Époux-Unique. Les cheveux fouillés dans la luxure ont repris leur attache, leur grâce ; — et d'invisibles mains de soeurs déjà célestes ont tout réparé du spectacle abominable que serait le même corps, profané par les mêmes violences, mais que le but ne sanctifierait pas. Car du principe où le corps est jugé glorieux, toutes les habitudes naturelles s'arrêtent pour lui : comme l'âme est insaisissable avec les brutales mains à cinq doigts de la vie et non divisible par le sabre, le corps échappe à la décomposition. Il participe déjà à l'essence de ces chairs vraiment glorieuses : corps d'Élus après le Dernier Jugement ; corps pénétrants, filtrants, fluents... Et d'ailleurs, des fidèles, des amis, des parents — jaloux du triomphe — viennent précocement inhumer le cadavre, et parfois, par conviction sans doute insuffisante, sans attendre la preuve pourrie, la "tache verte" sur le ventre, — l'embaument. Mille ans plus tard, quand trois miracles révolus auront proclamé la sainteté, l'on ouvrira la chambre sèche, et l'on s'étonnera, ou bien de la conservation, ou du poli jaune des os que l'on se partagera de reliquaires en reliquaires. L'on gardera aussi les cheveux, matière impérissable ; et les dents, et les rognures d'ongles trop négligées durant la vie. Et dans tout cela, rien de déplacé, ni déplaisant, ni répugnant. Mais une grande envolée réconfortante : un allègement, dans les mots, dans les couleurs et les formes, dans l'esprit et dans le coeur, tout se distille en ce léger et enivrant parfum de sainteté... Voilà ce qu'il est décent d'imaginer au seul prononcé de ces mots : Martyrologe, Martyrisé, Martyr et Sainte Relique... Un corps élu ; une chair glorieuse.

Mais voici ce que j'ai vu : une charogne. Glorieuse, oui, et je le sais ; mais avant tout, et pour toujours : une charogne. C'est ici, au confin de la Chine et du Tibet, que je l'ai regardée, reconnue, touchée. Sous un hangar, un cercueil chinois fort étriqué, misérablement économe de son bois. Un jeune missionnaire chargé des cérémonies, et très affairé, papillonne autour d'un prélat, évêque d'Héracléopolis, in partibus infidelium . L'un et l'autre semblent fort préoccupés de l'odeur. Le cadavre est vieux de vingt-deux jours ; vingt-deux jours de route chaude depuis l'embuscade où les lamas Tibétains l'ont fusillé mécaniquement, puis amputé, lacéré, trépigné, meurtri. Il faut lutter contre l'odeur qu'on ne sent pas encore, mais qu'on redoute. On cherche des produits chinois, un peu païens : les bâtonnets à la crotte de chameau, mêlée d'encens et dont les bouddhistes font usage. On en achète au coin de la rue. On les fiche partout : dans les ais disjoints du cercueil, dans les fentes des poutres du hangar... on en offre aux assistants; on racle aussi des copeaux de santal, qu'on s'efforce d'allumer ; on songe à faire flamber le puant alcool chinois, et l'on remue le dispensaire et ses fonds de flacons désinfectants. Seuls les bâtonnets rougeoient bien, et encensent l'air gris, immobile. On se risque à ouvrir le cercueil.
Sans suaire, sauf un mauvais drap suintant, sur la face, le corps est vêtu, trop vêtu, trop naturellement recouvert de ses vrais vêtements d'humain vivant ; la sorte de robe-soutane chinoise, ballonnée au ventre, étriquée aux épaules que le cercueil trop étroit ratatine, — les coudes gênés, serrés en avant ; — un qui fut un homme étouffe là, ayant voyagé vingt et un jours dans cette boîte, avec ses mouches vertes, sous le soleil bourdonnant d'éclosions...

C'est un martyr. Le cas est indiscutable. Si j'avais à le plaider en cour de Rome, je ferais voir le bon droit du confesseur : non seulement le Père était en tournée pastorale, et ce n'est pas jeu de brigands, mais vengeance : le coup ne peut s'expliquer autrement que par volonté d'un Lama, d'un diabolique suppôt de cette religion caricature des gestes romains liturgiques, et qui n'ignore ni l'eau consacrée, ni les cloches, ni les pèlerinages, ni les oraisons jaculatoires remetteuses de sept ans et de sept quarantaines. — Un satanique concurrent, un échappé d'enfer, armé par la permission divine d'un excellent Mauser importé d'Allemagne par la frontière himalayenne, a fait le coup... ressentiment prémédité du Lama, contre qui le Père volait des âmes, les arrachant aux sectes jaunes pour les "donner à Jésus". Le martyre est donc indiscutable. Et malgré la répugnance du spectacle, les glaires, le ballonnement et les taches, on peut croire à une spiritualité légère, victorieuse de tout ceci...

Peut-être quelque prière d'une voix vivante, pour rejoindre l'âme, l'appeler, l'évoquer... Peut-être un peu d'eau lustrale, bénite sous les mots romains pour laver, pour décoller l'étoffe grise et jaune du visage...

D'une main de femme au-dessus de la bière, d'une longue manche blanche, tombent en effet des gouttes sur l'étoffe, sur le coeur... et une abominable odeur se répand : toute la sale et puante pharmacopée se déverse sur le cadavre... Toujours afin de tuer l'odeur du saint, une religieuse l'inonde d'un vieux flacon de phénol.

Et l'on peut découvrir la face. Non plus la face ; il n'y en a plus ; ce qui fut le visage est, non pas pourri, mais noir et sec. Tout s'est rétréci sur les os. La tête est rentrée dans le cou, le cou dans le tronc ; la petite figure de momie encore humide rit abominablement "en dedans". Quelques cheveux gras ; des poils de barbe rousse, européenne. Le crâne est presque vide, vert et liquéfié. Les mains qui ne sont pas jointes, ni résignées, tordent leurs doigts noirs et secs. On se penche : la tempe gauche, trouée largement, témoigne que la mort fut brève, qu'il n'y eut pas de souffrance. On se félicite que celui-ci admis à l'ineffable sacrifice de soi n'ait pas eu le temps d'en goûter consciemment, dans sa force, la splendeur. Ayant vu ce trou, et reconnu que la barbe jaune ne pouvait être chinoise, ayant fait ce constat policier, il semble que tout est bien ainsi, et l'on va se retirer, poliment, mais vite, comme les parents éloignés...

Mais cela pourrait "sentir" encore cette nuit : des coolies et des enfants, accourus à ce curieux spectacle d'un squelette d'Européen, s'emploient à piler dans des auges des racines d' assa foetida . On hésite. On s'en va. Rien ne montera dans l'air... Rien n'appelle un peu d'esprit... Les bâtonnets fumants, l'odeur païenne s'absorbe et s'éteint. On recloue la bière. On lui tourne le dos. L'air gris est immobile et pesant. Que penser... que penser : pas une prière, pas un geste. Le mort glorieux n'est qu'un mort, total dans sa putréfaction. L'âme est morte. Rien ne s'est manifesté. Le confesseur n'a rien avoué de sa bouche déformée ; ne nous a rien appris, sinon par son crâne creux, ses yeux pourris : le triomphe cadavérique de la mort, de la chair sur l'esprit, — rien, sinon le prix même de la durée temporelle, de l'être, du voir, du sentir et du penser. Plus fort que les ignobles baumes médicaux montait le parfum de la vie.

La chose finie, l’Évêque a poliment remercié l'honorable assistance, et, inquiet sur les haut-le- coeur possibles, s'est détourné sur le pas de sa porte... engageant, simple et paternel...
— Eh ! messieurs, un petit verre de vin de messe, pour combattre les "miasmes" ?
Refusé. »

in Equipée (Voyage au pays du réel), Victor Segalen (Ed. Gallimard, L'Imaginaire)