mercredi 26 mai 2010

Pizarnik: Animal blessé

Alejandra Pizarnik - Photographe non identifié
« Tu es pleine de pénurie. Quand il pleut dans la chambre qu'on croyait pourtant sûre, quand le sol s'ouvre comme une gueule terrible... On dirait que tout ça a été créé pour toi : l'enfer d'Alejandra. Même si on n'est pas amoureux, parfois, au beau milieu de la solitude, ou d'un abandon lugubre, surgissent des désirs que les autres ont aussi : une main sur l'épaule, des paroles affectueuses... Tu ne fais de mal à personne avec ces désirs. En fait, ils ne demandent aucun réel effort à la personne qui pourrait (et devrait) les exaucer. Aussi, parfois, en fait, tous les jours, à toute heure, un geste tendre ne déplairait pas à l'animal blessé que tu es, un mot affectueux, un sourire esquissé, mais pour toi, pour toi toute seule, et qu'aucun être humain ne pourrait retenir, personne, puisque tu ne connais personne en particulier.

Voilà d'étranges idées, qui ne peuvent surgir qu'en pleine solitude, après une longue et assommante journée, durant laquelle un corps fatigué et sans objet est demeuré prostré.

Ce que j'écris, je dois l'écrire pour quelqu'un d'autre que moi, puisque je ne me parle pas, ne m'écris pas et que ça ne m'intéresse pas de le faire. Quoi ? Je serais jalouse de ce destinataire anonyme ? Si j'écrivais pour moi et si j'étais en phase avec mon délire, je n'écrirais pas ; s'il y a bien une raison pour laquelle j'écris, c'est pour que quelqu'un me sauve de moi-même. »

30 juillet 1962, lundi - Journal 1959 - 1971 - Alejandra Pizarnik (Ed. José Corti, Ibériques)