samedi 1 mai 2010

Pasolini: les cendres de Gramsci VI

Enrique Irazoqui (L'Evangile selon Saint Mathieu - 1964) et Pier Paolo Pasolini
« Je m'en vais, je te quitte, dans le soir,
qui, malgré sa tristesse, tombe si doux,
pour nous, vivants, dans la clarté cendrée

qui se raccroche au quartier dans la pénombre.
Et le travaille. Le grandit, en évide
les alentours, et, plus loin, le rallume

d'une vie furieuse, où le rauque
roulement des tramways, les cris humains,
dialectaux, forment un concert trouble

et absolu. On sent bien que pour ces êtres
vivants, au loin, qui crient, qui rient,
dans leurs véhicules, dans leurs mornes

îlots de maisons où s'évanouit
le don perfide et expansif de l'existence -
cette vie n'est qu'un frisson;

présence charnelle et collective;
on sent l'absence de toute religion
véridique; non point vie, mais survie

- plus joyeuse, peut-être, que la vie - comme
en un peuple d'animaux, dont le secret
orgasme ignore toute autre passion

que celle du labeur de chaque jour;
que vient parer d'un air de fête
l'humble corruption. Plus se fait vain

- en cette trêve de l'histoire, en cette
bruyante pause où la vie fait silence -
tout idéal, plus se révèle

la merveilleuse et brûlante sensualité
presque alexandrine, qui enlumine
et illumine tout d'un feu impur, alors qu'ici

un pan du monde s'écroule, et que ce monde
se traîne, dans la pénombre, pour retrouver
des places vides, de mornes ateliers...

Déjà s'allument les lumières, qui constellent
Via Zabaglia, Via Franklin, le Testaccio
tout entier, disgracieux, entre ce grand

mont sale, les bords du Tibre, le noir
décor, qu'au-delà du fleuve Monteverde
ramasse ou nuance, invisible, contre le ciel.

Diadèmes de lumières qui s'égrènent,
étincelantes, froides d'une tristesse
presque marine... Voici qu'il est temps de rentrer;

Je vois luire les quelques autobus du quartier,
avec des grappes d'ouvriers aux portières,
et des soldats s'en vont en bande, sans se presser,

vers le mont où se nichent, parmi de gluants
déblais de terrain, et des amas d'ordures sèches,
blotties dans l'ombre, de petites prostituées,

qui attendent, fiévreuses, dans cette crasse
aphrodisiaque : et, pas très loin, parmi des maisonnnettes
proscrites, en bordure du mont, ou au milieu

d'immeubles, pareils à des mondes, des enfants
jouent, légers comme des haillons, sous la brise
non plus froide, mais printanière; brûlants

d'insouciance juvénile, debruns adolescents
sifflent, sur les trottoirs, en ce beau soir de Rome
du mois de mai, dans une fête

crépusculaire; et à grand bruit retombent
les rideaux de fer des garages, joyeusement
alors qu'en s'endormant le soir s'est fait si calme,

et que, parmi les platanes de Piazza Testaccio
le vent où vient mourir en frissons la tempête
est bien doux, quoi qu'en frôlant les vieilles murailles

et le terreau des Abattoirs, il s'y imprègne
d'un sang fétide, et que partout
il remue détritus et odeurs de misère.

La vie est bruissement, et ces gens qui
s'y perdent, la perdent sans nul regret,
puisqu'elle emplit leur coeur : on les voit qui

jouissent en leur misère, du soir : et, puissant,
chez ces faibles, pour eux, le mythe
se recrée... Mais moi, avec le coeur conscient

de celui qui ne peut vivre que dans l'histoire,
pourrai-je désormais oeuvrer de passion pure,
puisque je sais que notre histoire est finie ? »

Les Cendres de Gramsci, in Poésies 1953- 1964, Pier Paolo Pasolini (Ed. Gallimard, Nrf/Poésie)