vendredi 2 avril 2010

Keats: heureux voyage de l'esprit qui conçoit

John Keats - 1819 - Joseph Severn

« A J.H. Reynolds, le 19 février 1818


Mon cher Reynolds, 



J'ai dans l'idée qu'un homme pourrait passer une vie fort agréable de la manière suivante : qu'il lise un certain jour une certaine page de pure poésie ou de prose distillée et qu'il erre avec elle, qu'il musarde dessus, qu'il réfléchisse à partir d'elle, qu'il aille au coeur de celle-ci, qu'il se livre à son exégèse et qu'il rêve sur elle, jusqu'à ce qu'elle devienne insipide - Mais quand le sera-t-elle ? Jamais. Lorsqu'un homme est parvenu à un tant soit peu de maturité intellectuelle n'importe quel passage qui témoigne d'une élévation spirituelle lui sert de point de départ pour la conquête des "Trente-deux Palais". Quel bonheur recèle un tel "voyage de l'esprit qui conçoit", quelle indolence délicieuse et diligente. Un petit somme sur un Sofa n'y fait point obstacle, et une sieste sur le Trèfle délivre des enseignements célestes - le babil d'un enfant lui donne des ailes, et la conversation de l'âge mûr le force d'en battre - un accent musical mène vers un "coin étrange de l'Ile" et lorsque les feuilles murmurent, c'est la terre qui se pare d'une ceinture. Et ce contact prévenant des nobles livres n'aura rien d'irrévérencieux pour leurs Auteurs : car les honneurs rendus à l'Homme par l'Homme ne sont peut-être que bagatelles en comparaison des Bienfaits apportés par les Grandes Oeuvres du fait de leur simple existence passive à "l'Esprit et à l'impulsion du bien". La mémoire ne devrait pas être appelée savoir. 

Nombreuses sont les personnes dotées d'un esprit original sans s'en aviser - la Coutume les en divertit. Or, il me semble que presque tout homme peu comme l'Araignée filer à partir de sa propre intériorité sa propre Citadelle aérienne - Les extrémités des feuilles et des brindilles sur lesquelles l'Araignée prend appui pour entreprendre son ouvrage sont en petit nombre et elle emplit l'air d'un splendide réseau : l'homme pourrait aussi se contenter de quelques pointes pour les effleurer de la fine toile de son âme et tisser une tapisserie empyréenne - plein de symboles pour son oeil spirituel, de douceur pour son toucher spirituel, d'espace pour ses pérégrinations, et de luminosité pour la volupté de ses sens. Mais les esprits des mortels sont si différents et enclins à des parcours si divers que l'existence d'un goût commun et d'une solidarité entre deux ou trois peut, dans cette hypothèse, paraître prime abord impossible. C'est pourtant tout le contraire. Les esprits ont beau se quitter pour prendre des directions opposées, leurs routes s'entrecroisent en d'innombrables points, et ils se congratulent enfin au terme de leurs excursions. Un vieillard et un enfant se parleraient et le vieillard serait mis sur son chemin cependant que l'enfant demeurerait à méditer. L'homme ne devrait ni discuter ni affirmer mais murmurer à son voisin les résultats et ainsi, du fait que chaque germe de l'Esprit pomperait la sève d'un céleste humus chaque être humain pourrait s'élever et l'Humanité, au lieu d'être une lande sauvage de ronces et d'ajoncs, çà et là plantée d'un chêne et d'un sapin isolé, deviendrait une démocratie splendide d'arbres forestiers. C'est une vieille comparaison destinée à nous exhorter que celle de la ruche : il me semble toutefois que nous devrions plutôt être la fleur que l'Abeille; car c'est une idée fausse, qu'on gagne à recevoir qu'à donner. Non, celui qui reçoit et celui qui donne sont égaux au regard des bienfaits. La fleur, je n'en doute pas reçoit une belle récompense de l'Abeille, - ses pétales rougissent davantage au printemps suivant -et qui peut dire de l'Homme ou de la Femme lequel éprouve une plus grande jouissance ?Il est plus noble cependant de rester assis comme Jupiter que de voler comme Mercure : n'allons donc pas nous affairer à butnier le miel, bourdonnant çà et là impatients à la manière d'une abeille qui sait ce qu'elle doit atteindre : ouvrons nos pétales comme une fleur, soyons passifs et réceptifs - bourgeonnant patiemment sous l'oeil d'Apollon et prompts à recueillir les enseignements de tout noble insecte qui nous fera la faveur d'une visite. La sève sera notre nourriture et la rosée notre breuvage. J'ai été amené, mon cher Reynolds, à ces pensées, par l'action de la beauté du matin sur un sentiment d'oisiveté. je n'ai lu aucun livre - Le Matin m'a dit que j'avais raison. Je ne pensais à rien d'autre qu'au Matin et la Grive m'a dit que j'avais raison - semblant dire : "Ô toi dont le visage a essuyé le vent d'hiver [...] " 

Je sens bien à présent que tout cela n'est qu'une manière sophistiquée, si proche qu'elle puisse être de centaines de vérités, d'excuser ma propre indolence. Ainsi je ne vais point me bercer de l'illusion que l'homme devrait être l'égal de JUpiter - mais au contraire se tenir pour fort bien doté d'être une sorte de mercure d'arrière-cuisine ou même une humble abeille. Il importe peu que j'aie tort ou raison, dans un sens ou dans l'autre, si cela suffit à lever un peu le fardeau du temps de vos Epaules. 



Votre ami affectionné »



John Keats, in Seul dans la splendeur, traduit de l'anglais par Robert Davreu (Ed. Points)