lundi 5 avril 2010

Borges: la demeure d'Astérion

Minotaur-Ex - Bruno Aveillan

« Il est clair que je ne manque pas de distractions. Semblable au mouton qui fonce, je me précipite dans les galeries de pierre jusqu'à tomber d'une citerne ou au détour d'un couloir et j'imagine qu'on me poursuit. Il y a les terrasses d'où je me laisse tomber jusqu'à en rester ensanglanté. A toute heure, je joue à être endormi, fermant les yeux et respirant puissamment. (Parfois, j'ai dormi réellement, parfois la couleur du jour était changée, quand j'ai ouvert les yeux.) Mais, de tant de jeux, je préfère le jeu de l'autre Astérion. Je me figure qu'il vient me rendre visite et que je lui montre la demeure. Avec de grandes marques de politesse, je lui dis : "Maintenant nous débouchons dans une autre cour", ou : "Je te disais bien que cette conduite d'eau te plairait", ou : Maintenant, tu vas voir une citerne que le sable a remplie", ou : "Tu vas voir comme bifurque la cave." Quelque fois, je me trompe et nous rions tous deux de bon coeur. 

Je ne me suis pas contenté d'inventer ce jeu. Je méditais sur ma demeure. Toutes les parties de celle-ci sont répétées plusieurs fois. Chaque endroit est un autre endroit. Il n'y a pas un puits, une cour, un abreuvoir, une mangeoire ; les mangeoires, les abreuvoirs, les cours, les puits sont quatorze [sont en nombre infini]. La demeure a l'échelle du monde ou plutôt, elle est le monde. Cependant, à force de lasser les cours avec un puits et les galeries poussiéreuses de pierre grise, je me suis risqué dans la rue, j'ai vu le temple des Haches et la mer. Ceci, je ne l'ai pas comprisjusqu'à ce que qu'une vision nocturne me révèle que les mers et les temples sont aussi quatorze [sont en nombre infi]. Tout est plusieurs fois, quatorze fois. Mais il y a deux choses au monde qui paraissent n'exister qu'une seule fois : là-haut le soleil enchaîné; ici-bas Astérion. Peut-être ai-je créé les étoiles, le soleil et l'immense demeure, mais je ne m'en souviens plus.»


La demeure d'Astérion, in L'Aleph, Jorge Luis Borges (Ed. Gallimard, L'imaginaire)