mercredi 21 avril 2010

Benjamin: faire de l'oeil au non-être

Let there be light - 1951 - Wynn Bullock 


« La lumière qui tombe de la lune n'a aucune valeur pour le théâtre de notre vie quotidienne. Le cercle qu'elle éclaire de manière incertaine semble appartenir à une anti-terre ou à une terre parallèle. Ce n'est plus celle que la lune suit en tant que satellite, mais une terre qui devient satellite de la lune. Sa large poitrine, dont la respiration était le temps, ne bouge plus. Finalement, la création est rentrée chez elle et peut maintenant remettre le voile de veuve que le jour lui avait arraché. Le pâle rayon qui m'arrivait entre les lattes du store me faisait comprendre cela. Mon sommeil était agité ; la lune le coupait en deux lorsqu'elle arrivait et lorsqu'elle partait. Quand elle était dans ma chambre et que je m'éveillais, j'en étais expulsé, car cette dernière ne semblait ne vouloir héberger personne d'autre que la lune. 

La première chose sur laquelle tombait mon regard, c'était les deux cuvettes couleur crème au milieu des ustensiles de toilette. Le jour, il ne me venait jamais à l'esprit de m'attarder sur elles, mais au clair de lune, le liseré bleu qui courait tout autour de leur partie supérieure me semblait véritablement scandaleux. Il imitait un ruban qui suit un ourlet. En fait, le bord des cuvettes était plissé comme une colerette. Au centre, entre lles, il y avait des brocs pesants : ils étaient faits de la même porcelaine et portaient le même motif floral. Quand je quittais mon lit, ils s'entrechoquaient et ce bruit se propageait sur le vêtement de marbre de la table de toilette et se communiquait aux bols et au godets, aux verres et aux carafes. Mais, si heureux que je fusse de percevoir dans la nuit qui m'entourait un signe de vie - même s'il n'était que l'écho de ma propre vie -, c'était pourtant un signe auquel on ne pouvait se fier et qui attendait, comme un faux ami, de me tromper au moment où je m'y attendais le moins. C'était lorsque je levais la carafe avec la main pour verser de l'eau dans un verre. Le glouglou de cette eau, le bruit lorsque je reposais la carafe puis le verre - tout cela frappait mon oreille au fil des répétitions. Car le passé semblait avoir déjà occupé tous les endroits de cette terre parallèle où j'étais transporté. Aussi chaque son et chaque instant surgissaient-ils devant moi comme les doubles d'eux-mêmes. Et lorsque j'avais laissé ce sentiment s'emparer de moi pendant un instant, je m'approchais de mon lit tout empli de la crainte de m'y trouver moi-même déjà allongé. Cette crainte ne s'apaisait tout à fait que lorsque je sentais de nouveau le matelas sous mon dos. Alors je m'endormais. La lumière de la lune se retirait lentement de ma chambre. Souvent, celle-ci était déjà plongée dans l'obscurité lorsque je m'éveillais pour la deuxième ou troisième fois. C'est la main qui, la première, devait trouver le courage de sortir de la tranchée du sommeil où elle s'était abritée du rêve. De même qu'il peut arriver qu'après l'assaut, un homme soit encore emporté par un obus qui n'avait pas éclaté, ma main s'attendait toujours à tomber en chemin sur un rêve à retardement. Quand la clarté vacillante de la nuit nous avait apaisés, ma main et moi, il semblait ne plus rester au monde qu'une question obstinée. Cette question se trouvait peut-être dans les plis du rideau qui était accroché devant ma porte pour retenir les bruits. Elle n'était peut-être que le reliquat de nombreuses nuits passées. Enfin elle était peut-être l'envers du sentiment d'étrangeté que la lune développait en moi. Cette question, c'était : "Pourquoi y-a-t-il quelque chose dans le monde ? Pourquoi le monde existe-t-il ? Je découvrais avec stupéfaction que rien au monde ne pouvait me contraindre à le penser. Son non-être ne me serait apparu en rien plus problématique que son être, qui semblait d'ailleurs faire de l'oeil au non-être. La lune avait la partie belle avec lui [...] »

La lune, in Rêves, Walter Benjamin (Ed. Le Promeneur)