dimanche 27 décembre 2009

Arendt & Heidegger : Mnemosynè

Femme agenouillée bras tendu vers un crâne - 1921

« La poésie, qui a pour matériau le langage, est sans doute de tous les arts le plus humain, le moins du-monde, celui dans lequel le produit final demeure le plus proche de la pensée qui l’a inspiré. La durabilité d’un poème est produite par condensation, comme si le langage parlé dans sa plus grande densité, concentré à l’extrême, était poétique en soi. Ici la mémoire, mnemosynè, mère des muses, se change immédiatement en souvenir : pour réaliser cette transformation le poète emploie le rythme, au moyen duquel le poème se fixe presque de lui-même dans le souvenir. C’est cette proximité du souvenir vivant qui permet au poème de demeurer, de conserver sa durabilité en dehors de la page écrite ou imprimée, et bien que la «  qualité » soit soumise à une grande quantité de normes, le poème inévitablement doit être « mémorable » afin d’être durable, afin d’avoir une chance d’être fixé de façon permanente dans le souvenir de l’humanité. De tous les objets de pensée la poésie est le plus proche de la pensée, et le poème est moins objet que toute œuvre d’art ; et pourtant le poème lui-même, si longtemps qu’il ait existé comme parole vivante dans le souvenir du barde et de son auditoire, sera un jour « fait » : il sera écrit et transformé en chose tangible parmi les choses, car la mémoire et le don du souvenir, d’où naît toujours le désir de l’impérissable, ont besoin de choses tangibles pour les rappeler et les sauvegarder. 

Penser est autre chose que connaître. La pensée, source des œuvres d’art, se manifeste sans transformation ni transfiguration dans la grande philosophie, tandis que la principale manifestation des processus cognitifs, par lesquels nous acquérons et accumulons les connaissances, se trouve dans les sciences. »

La condition de l’homme moderne, Hannah Arendt, traduit de l’anglais par Georges Fradier (Ed. Calmann - Pocket, Agora). The Human condition parut en 1958 aux Etats-Unis. Sa version française en 1961. 

« Les sciences sortent de la philosophie en ce sens qu’elles doivent quitter celles-ci. Celles qui se sont échappées ainsi ne peuvent plus jamais refaire d’elles-mêmes comme sciences, le saut dans leur enclos primitif. Elles demeurent maintenant prisonnières d’un domaine d’un être où seule la Pensée est capable de les retrouver, à condition qu’elle puisse faire ce qui est d’elle.
Quand l’homme est en mouvement vers ce qui se retire, il montre vers ce qui se retire. Dans ce mouvement, nous sommes un « Monstre ». Mais ce que nous montrons ainsi est tel, qu’il n’est pas traduit – pas encore traduit – dans la langue que nous parlons, et qu’il demeure sans signification. Nous sommes un Monstre privé du sens.
Hölderlin dit, dans l’esquisse d’un hymne intitulé Mnémosyne : 

Nous sommes un monstre privé du sens
Nous sommes hors douleur
Et nous avons perdu la langue à l’étranger.

Ainsi, entendons-nous, en route vers la pensée, une parole de la poésie. Pourquoi et de quel droit, sur quel terrain et dans quelles limites notre tentative de penser s’engage-t-elle dans un dialogue avec la poésie, et précisément avec un poème de ce poète-ci, c’est une question inévitable que nous pourrons discuter comme telle que si nous-même allons déjà le chemin de la pensée. »

Qu'appelle-t-on penser ?, Martin Heidegger, conférences de 1951 – 1952, traduit de l’allemand par Aloys Becker et Gerard Granel (Ed. PUF, Quadrige). L’ouvrage Was heisst denken parut en 1954 en Allemagne.