mardi 15 septembre 2009

Faulkner : comment prouver l'immortalité de l'amour ?

William Faulkner Smoking a Pipe at His Desk at Warner Brothers Studios - Archives Life Magazine

« Il y a cet aurait-pu-être qui est l'unique rocher où nous nous cramponnons au-dessus du maelström de l'insupportable réalité ; et ces quatre années pendant lesquelles je croyais qu'elle attendait comme moi j'attendais, tandis que le monde stable qu'on nous avait appris à connaître se dissolvait dans le feu et la fumée jusqu'à ce qu'aient disparus la paix et la sécurité, l'orgueil et l'espoir, et qu'il ne restât plus que les vétérans de l'honneur mutilé, et l'amour. Oui, il faudrait qu'il y ait l'amour et la foi : c'est cela que nous avaient laissé les pères, les maris, les fiancés, les frères, qui portaient l'orgueil et l'espoir de la paix à l'avant-garde de l'honneur comme ils portaient les drapeaux ; il fallait que cela existe, sinon pourquoi les hommes se battent-ils ? pour quoi d'autre mourir ? Oui, mourir non pas pour la vanité de l'honneur, ni pour l'orgueil, ni même pour la paix, mais pour cet amour et cette foi qu'ils laissaient derrière eux. Car ils devaient mourir, je le sais, je le savais, comme le devaient la fierté et la paix : sinon comment prouver l'immortalité de l'amour ? Mais pas l'amour et la foi eux-mêmes, non. L'amour sans espérance peut-être, la foi avec fort peu de quoi être fier : mais l'amour et la foi au moins au-dessus du meurtre et de la folie, pour sauver au moins de la poussière humiliée et condamnée quelque chose en tout cas de l'ancien enchantement du coeur, désormais perdu. »

Absalon, Absalon !, William Faulkner, traduction de R.-N Raimbault avec la collaboration de Ch.-P Vorce (Ed. Gallimard, L'imaginaire)