mercredi 27 mai 2009

Kandinsky, le "quoi" perdu

Einige Kreise (detail) - Kandinsky - 1926
 Einige Kreise  - 1926 - Wassily Kandinsky
« Invisible, le nouveau Moïse descend de la montagne,  voit la danse autour du veau d’or et, malgré tout, apporte une nouvelle sagesse. 

Sa parole inaudible pour les masses, est d’abord entendue par l’artiste. Inconsciemment au début, sans s’en rendre compte lui-même, il suivra l’appel. Déjà, la question « comment » contient un germe caché de guérison. Et même si ce « comment » reste en général infructueux, le même « autrement » (ce que l’on nomme aujourd’hui «personnalité») implique une possibilité de ne pas voir dans l’objet la seule matière grossière, mais également ce qui est moins corporel que l’objet de la période réaliste, reproduit seul, « tel qu’il est », sans fantaisie*.

Lorsque, en outre, ce « comment » rend les émotions de l’âme de l’artiste et permet de communiquer au spectateur une expérience délicate, l’art atteint le seuil de la voie qui lui permettra de retrouver plus tard le « quoi » perdu, ce « quoi » qui deviendra le pain spirituel de ce réveil spirituel. Ce «quoi» ne sera plus le « quoi » matériel, orienté vers l’objet de la période précédente, mais un élément intérieur artistique, l’âme de l’art,  sans laquelle le corps (le « comment »), ne pourra jamais avoir une vie saine et véritable, de la même manière qu’un homme ou un peuple.

Ce « quoi » est le contenu  que seul l’art est capable de saisir en soi et d’exprimer clairement par des moyens qui n’appartiennent qu’à lui.»

*On parle souvent ici de ce qui est matériel et de ce qui ne l’est pas et des états intermédiaires considérés comme «plus ou moins» matériels. Tout est-il matière ? Tout est-il esprit ? Les différences que nous faisons entre la matière et l’esprit ne peuvent-elles être que des dégradés de la seule matière ou du seul esprit ? L’idée, que la science positive considère comme un produit de l’«esprit», est également matière, non perceptible aux sens grossiers, mais aux fins. L’esprit est-il ce que la main corporelle ne peut toucher ? Il n’est pas possible d’en dire plus à ce sujet dans ce petit ouvrage et il suffit de ne pas tracer de limites trop strictes.

Du spirituel dans l’art, et dans la peinture en particulier, Wassily Kandinsky, traduit de l’allemand par Nicole Debrand et du russe par Bernadette du Crest (Ed. Denoël, Folio/Essais)