lundi 27 avril 2009

Lawrence: conflit de l’intelligence et du spirituel

T.E Lawrence - Howard Coster London 1931 - National portrait gallery
 T. E. Lawrence  - Londres 1931 - Howard Coster
   
"Nouvel échec monotone d’un office religieux, dans la pluie grise et froide qui rouillait nos baïonnettes et nous faisait pénibles tous nos vêtements. Tout cet appareil militaire pour un office religieux tend à muer en blasphème la mince chance qu’eut jamais un culte organisé de toucher les hommes vigoureux. Notre sang n’a que défiance et mépris pour ce je ne sais quoi d’émasculé dans le visage ascétique  de l’aumônier. Du reste, c’est viser tout de travers que d’essayer de nous persuader, nous, que nous sommes des pécheurs. Ils demeurent heureux, innocents qu’ils sont de cette réflexion qui crée le sens du péché.

Le contact  avec des hommes nature me conduit à déplorer la vanité avec laquelle nous autres gens qui pensons sommes une mouvance de nous-mêmes. J’observe avec détachement, mes doigts qui se contractent, lorsque j’ai peur, je souris et dis « Babinski », me jugeant moi-même tantôt emporté par l’instinct, tantôt gouvernant par raison dans une direction, tantôt décidant par intuition : toujours cataloguant sans repos chaque aspect de mon unité. Comme les stupides premiers chrétiens, avec leur Père, leur Fils et leur Saint-Esprit, trois aspects de Dieu dans ce Credo pour l’exercice duquel il nous fallait justement nous lever.

D’année en année, le temps affamé m’a ôté un peu, puis un peu plus, des articles de ce Credo : au point que ne m’en restent – aujourd’hui – que les quatre premiers mots*. Ceux-là, je les dis d’un air provocant, dans l’espoir d’aiguillonner ma raison à redoubler d’activité quand elle apprend qu’il est une part encore en moi qui échappe à son empire ; encore qu’il soit malaisé, par l’exercice de la pensée, d’ôter un pouce à notre complexité ou de lui ajouter une aune.

Et le voici de nouveau, ce conflit de l’intelligence et du spirituel. Or, voici des hommes pleins de santé qu’ils n'émincent point menu leur viande qu’elle soit aisément digérée par l’intelligence, et qui de cette façon restent intacts, alors que de ce fait nous tombons malades. L’homme naît un, mais se brise en petits prismes lorsqu’il pense : si pourtant de la pensée il passe au désespoir ou à la compréhension, de nouveau il atteint quelques brefs instants où il ne fait qu’un avec soi. Il y a plus. Il peut parvenir à ne faire qu’un avec ses compagnons ; puis à ne faire qu’un, eux et lui, avec les souches et les pierres de son univers ; puis à ne faire qu’un, tous les univers et lui, avec le tout illusoire (s’il est d’esprit affirmatif) ou avec le rien illusoire (s’il est d’esprit nihiliste) selon que la complexion digestive de son âme est noire ou blanche. Le saint et le pécheur se touchent – en tant que grands saints et grands pécheurs."

* I believe in God, c’est-à-dire : je crois en Dieu (N.d.T)
La MatriceJournal du Dépôt de la Royal Air Force, T.E. Lawrence traduit par Etiemble (Ed. Gallimard, L’Imaginaire)