jeudi 12 mars 2009

Casas Ros: Balthusiana

Nu jouant avec un chat - 1954 - Balthus
  
A Zoé Balthus

« Une reproduction d'une toile de Balthus, Nu jouant avec un chat, se trouvait dans la vitrine de ma librairie favorite. Je restai quelques minutes à contempler le corps de la jeune fille nue, jambes ouvertes. Le corps élancé vers l'arrière, elle joue avec le chat couché sur le côté. Le pied droit de la jeune fille chaussé de rouge prend appui sur le rebord du fauteuil, l'aisselle droite et le bras dirigé vers le sol lui offrent un second point d'équilibre. La lumière venant de la fenêtre, d'un or rosé, sculpte les seins, la courbure du cou, la tête renversée, les cheveux qui coulent vers le sol. La main gauche, paume vers le ciel, s'approche de la tête du chat.

Il faisait nuit et je voyais la reproduction grâce à la lueur d'un réverbère. Le tableau flottait dans l'obscurité de la vitrine. En continuant de déambuler dans les ruelles étroites du quartier historique, je ne tardai pas à remarquer que le chat de Balthus me suivait. Parfois, je m'arrêtais quelques instants et il venait se frotter contre mes jambes en ronronnant. Au début je ne trouvais rien d'étrange au fait qu'il y ait cette curieuse coïncidence entre le tableau et la vie. Ce n'était pas la première fois qu'une peinture me hantait au point d'en voir apparaître des éléments, mais lorsqu'au détour d'un passage obscur, je vis brièvement le corps d'une jeune fille nue et dorée, je ne pus retenir un sourire.

Quatre fois je me retournai, quatre fois je l'aperçus. Le chat, lui, avait disparu.

Il me fallut une vingtaine de minutes pour rejoindre ma chambre sous les toits. C'était l'été, il faisait chaud. Je me déshabillai, ouvris une fenêtre, m'exposai à la fraîcheur de la nuit. Les sons disparaissaient lentement, les heures les plus paisibles, d'un bleu obscur enveloppaient la ville. Mon corps se détendait, mon visage se laissait aller au doux contact des ombres lorsque j'entendis les pattes du chat sur les tuiles, probablement encore tièdes. Je le vis apparaître sur le bord de la fenêtre et rester là, à me regarder.

Je n'eus pas besoin de fermer les yeux pour que le chat se transforme. La jeune fille à la peau d'or rosé sauta gracieusement sur le plancher, elle s'approcha, se coucha sur le lit et me prit dans ses bras. Mon visage se perdit dans sa chevelure.»

Balthusiana, in Mort au romantisme, Antoni Casas Ros (Ed. Gallimard, Nrf)