mercredi 18 février 2009

Bernhard: la voie sans retour

Thomas Bernhard - Autoportrait - 1956

« Très vite les êtres voués à l’esprit finissent dans la privation de contacts, quand ils croient devoir se concentrer sur un travail scientifique ou même un travail intellectuel, et, en ce qui me concerne, j’avais cru devoir sacrifier tous mes contacts en faveur de mon travail intellectuel, et je les avais sacrifiés les uns après les autres, et j’avais heurté de front bien des gens, et, pour finir, tous ceux sans exception, avec qui j’avais été en contact, par ma décision de renoncer à tous ces contacts, ce qui d’ailleurs, toujours dans la perspective de mon travail intellectuel, m’avait toujours été parfaitement égal – quand il s’agissait de faire avancer mon travail intellectuel, mes procédés ont toujours été des plus brutaux, très tôt déjà je ne supportais plus que mon travail intellectuel subisse le moindre dérangement, toujours et toute ma vie, j’avais écarté de mon chemin, tout ce qui s’opposait à mon travail intellectuel et donc au progrès de mes études scientifiques, et, par là, forcément, je m’étais bientôt tout naturellement retrouvé dans le plus profond isolement, et, à la fin, j’étais absolument seul avec mon travail intellectuel et donc mes études scientifiques. Et, c’est un fait, j’avais cru que je pourrais rester seul avec mon travail scientifique, que je pourrais tenir toute une vie uniquement avec mes études scientifiques, ce qui peu à peu, puis brusquement, avec la plus évidente certitude, devait se révéler totalement impraticable et totalement impossible. Oui, j’avais réellement cru pouvoir vivre uniquement avec mon travail, et donc seul avec mon travail scientifique, sans un seul être humain, longtemps, très longtemps, pendant des années, peut-être pendant des dizaines d’années, jusqu’au moment où j’avais dû reconnaître qu’aucun être humain ne peut vivre sans un autre être humain et avec son seul travail. Mais en ce qui me concerne, j’avais engagé mon existence beaucoup trop avant dans l’isolement, force m’était de constater que, de là où je me trouvais déjà, il n’y avait pas de retour. Aussi, à partir d’un certain moment, j’avais pris le parti de ne pouvoir en sortir. C’est dans cet état que j’avais vécu des années dans ma maison, et je n’avais plus fait aucun progrès, parce que j’avais renoncé à tout. Pendant des années, tous mes efforts pour sortir de cet état avaient échoué dès les premières tentatives. Je reprenais conscience, et me retrouvais plongé dans un parfait dégoût de la vie.»

Oui, in Récits 1971 – 1982 , Thomas Bernhard (Ed. Gallimard, Quarto)