mercredi 24 décembre 2008

Cristina Campo: Pas d'adieu

Giotto - Nativité
La Nativité, Chapelle des Scrovegni, Padoue - Giotto di Bondone - 1306


« For last year's words belong to last year's language
and next year's words await another voice

On replie les blanches robes d'été
et toi, tu descends sur le méridien,
doux octobre, et sur les nids.
Le dernier chant tremble sur les terrasses
où l'ombre était soleil et ombre le soleil,
parmi les angoisses apaisées
Tandis que tiède s'attarde la rose
déjà l'amère baie distille la saveur
des souriants adieux.
Nous mourrons éloignés. Et ce sera déjà beaucoup
si je pose ma joue dans ta paume
au jour de l'an ; et si dans la mienne tu contemples
la trace d'une autre migration.
De l'âme nous savons
bien peu. Elle boira, peut-être aux bassins
des nuits creuses, sans pas,
ou reposera sous d'aériennes plantations
germées parmi les pierres...
Ô seigneur et frère ! Mais de nous
sur une seule châsse de cristal
des peuples studieux écriront,
peut-être, dans mille hivers :
«aucun lien n'unissait ces morts
dans la nécropole déserte.»
Maintenant que la clepsydre est retournée
que l'avenir, ce chaud soleil,
déjà monte derrière moi, avec les oiseaux
je reviendrai sans douleur
à Bellosguardo : là, j'ai posé ma gorge
sur les vertes guillotines des grilles,
et d'un rose éternel
vibraient mes mains, privées de fleurs.
Oscillant dans le feu des oliviers,
brillait Octobre ancien, nouvel amour.
Muette, j'aiguisais mon coeur
au fil d'impensables aquilons
(déjà proches, déjà nôtres, déjà lointains) :
cercueils aériens, tumuli neigeux,
de mon jeune lendemain, du soleil.
Elle est restée là-bas, chaude, la vie
l'air couleur de mes yeux, le temps
que brûlaient au fond de chaque vent
des mains vivantes, me cherchant...
Restée là-bas la caresse que je ne trouve plus
qu'entre deux sommeils, en miettes
mon infinie sagesse. Et toi, parole
qui changeais le sang en larmes.
Je n'emporte pas même avec moi
un visage, passé déjà dans un autre visage
comme sphère dans le vin et consumé
dans les brûlants silences...
Seule je reviens
là-bas entre deux sommeils, je vois l'olivier
rose sur les jarres pleines d'eau et de lune
du long hiver. Je reviens vers toi qui gèles
dans ma légère tunique de feu.
Parfois je dis : tentons d'être joyeux
et ceci me semble modestie
tant est creusée désormais la déserte mesure
à laquelle fut promis le grain.
Et parfois je pense : tentons d'être graves,
qu'il ne soit jamais dit que jaillisse pour moi
le sang du veau gras;
et cela encore me semble modestie.
Mais assurément, à qui comble ainsi
d'hypothèses le désert,
d'images l'obscure nuit, mon âme,
à celui-là il sera dit : tu as reçu ta récompense.
Maintenant il ne me reste qu'à veiller seule
avec le psalmiste, avec les vieux de Colonne ;
le menton dans la main sur la table nue,
veiller seule : comme dans mon enfance,
avec le calife et le vizir, dans les rues de Bassorah.
Il ne me reste qu'à tendre la main
tout au long de la nuit ; puis à sevrer l'attente
de sa consolation,
sein flétri qui ne donne plus de lait.
Vivre enfin ces voies
dédale de fanaux, d'épices, de soupirs,
ventilé de robes d'émeraude
avec le blême mendiant, blotti
entre les lèvres d'une blessure.
La neige était suspendue entre la nuit et la rue
comme le destin entre la fleur et la main.
Dans un doux son
de cloches, tu es venu, mon aimé...
Comme un rameau a refleuri la vieillesse de ces marches,
Ô tendre tempête
nocturne, visage humain !
(Maintenant toute la vie est dans mon regard,
étoile sur toi, sur le monde qui délimite ton pas)
Maintenant tu passes au loin, au long des croix du labyrinthe,
au long des nuits pluvieuses que j'allume pour moi
dans le noir des pupilles,
toi, sans plus de jeune fille qui disperse les voix...
Routes que l'innocence veut ignorer et brûle
d'offrir, close et nue, sans paupières ni lèvres !
Puisque là où tu passes est Samarcande,
que les silences déroulent des tapis de souffles,
et se consument les grains de l'angoisse -
attention entre pierre et pierre coule un filet de sang,
là où ton pied arrive.
Amour, aujourd'hui ton nom
a échappé à mes lèvres
comme à mon pied la dernière marche...
L'eau de la vie est maintenant répandue
et le long escalier
tout à recommencer.
Je t'ai troqué amour contre des mots.
Miel noir qui embaumes
dans les vases diaphanes
sous mille six cents ans de lave -
je te reconnaitrai dans l'immortel
silence.
Maintenant je veux blanches à nouveau toutes mes lettres
inouï mon nom, ma grâce reployée;
que je m'étende sur le cadran des jours,
reconduise la vie à minuit.
Et ma vallée rose d'oliviers,
et la ville enchevêtrée de mes amours,
qu'elles soient reployées comme une frêle paume,
ma paume où sont marquées toutes mes morts.
Ô Moyen Orient élargi par sa voix,
je veux m'éveiller sur le chemin de Damas,
et n'avoir jamais levé les yeux vers un ciel
autre que le sien, que tant de joie en croix.
Pieuse comme la branche
ployée par tant de neiges
joyeuse comme un bûcher
sur des collines d'oubli,
sur des lames acérées
en blanche tunique d'orties
je t'apprendrai, mon âme,
ce pas d'adieu...»

Pas d'adieu, in Le Tigre absence, Cristina Campo, traduction de Monique Baccelli (Ed. Arfuyen)