dimanche 14 septembre 2008

Artaud: la leçon du désert

 Antonin Artaud - 1926 - Man Ray


« Ma belle Jeanne,

Je voulais vous écrire une lettre énergique, mais il fallait que cette énergie fût certaine et efficace : un premier contact avec ce pays extraordinaire où je viens d'arriver m'a donné à moi l'impression d'une pile voltaïque, d'un coup de ressac traître et profond de la mer. Ici l'énergie est dans les pierres, non chez les gens, mais cela même est une leçon, le premier mot, la première notion d'un immense secret, secret de force pour les forts. Lisez bien cette lettre, ce que je veux vous dire se dégagera peu à peu. Il faut peu de chose pour éclairer l'esprit et le remettre en face de ses vraies puissances quand une fois on a saisi une certaine clef !

Je dois vous dire d'abord que je suis dans un pays incroyable et tel que je croyais qu'un pays pareil n'existait plus que dans les livres et dans le passé. Jusqu'ici, à Laghouat où je me trouve à 450 kil.d'Alger vers le sud on est en pleine province française et on a affaire à la plus banale colonisation. A travers 12 heures d'automobile des impressions de désert avec mirages, vous accrochent au passage, et une odeur obsédante et capiteuse vous poursuit, mais arrivé à Laghouat, on arrive d'un coup, on plonge à 500 ans en arrière en plein passé musulman, une ville irréelle, de décor, de tableau, de Légende est là authentique et comme miraculeusement conservée. L'Europe est loin, l'Occident civilisé a disparu et le vrai désert s'étale, excorié, lavé jusqu'à l'os, criblé molécule par molécule, nu, obscène, redoutable et menaçant, obscène parce que sans pudeur, d'une volupté cruelle, minutieusement nu. Laghouat est en plein Sahara, mais sur la frontière, et pour un homme qui de sa vie n'avait quitté la civilisation occidentale, ce contact dans l'espace, avec une manifestation aussi anachronique, avec la preuve que les choses peuvent se conserver DANS LE TEMPS, sans bouger et absolument fidèles à elles-mêmes, est surprenant et on a peine à y croire. Certes la civilisation occidentale est là aussi, mais elle se cache et voisine, avec un spectacle incroyable et d'un autre âge. L'Arabie n'a pas disparu, le Progrès n'a pas tout chassé. Des gens peuvent vivre comme nous ne vivons plus et donner l'impression d'être heureux, et les choses surtout peuvent être comme nous avons cessé de croire qu'elles pouvaient être, et la vie qui nous use, et nous emporte dans un tourbillon de phantasmes, de mensonges sentimentaux, passionnels, sexuels, génésiques, avec l'arrachement que tout cela impose d'heure en heure à l'âme, la vie peut rouler, nous élever nous-mêmes à un niveau d'intensité terrible et pure, sans concupiscence, sans aucune espèce de salacité, sans désir, puisque le désir s'épuise lui-même et nous brûle en se consumant. Voilà l'alchimie subtile, et la leçon que nous impose le désert, on sent que tout ce qui fait la passion, tout ce qui fait l'amour et à quoi nous donnons par projection des formes viles, tout ce qui nous paraît définitif dans le contact avec un autre être, tout cela peut en augmentant de puissance, de charme, d'envoûtement, se délivrer, se décanter, laisser tomber le second être, le double et nous faire vivre dans une solitude qui n'alimente que les forts. Morale : quittez quelques mois l'Europe, venez vivre aux limites du désert et vous qui avez la notion du grand et qui, par une sorte d'intuition merveilleuse et qui me surprend à chaque fois que je la constate, savez distinguer ce qui mérite de vivre, et séparer le vrai du faux, le durable du passager, vous achèverez de guérir votre âme, vous découvrirez des joies intérieures profondes et beaucoup plus réelles que toutes les autres. Voilà ce qui fait les saints et même les Initiés : ils ont retrouvé la notion du véritable, et appris à distinguer au sens vrai et retentissant du terme, au sens vibrant, au sens véhément et qui nous empoigne, le mensonge et l'illusion des choses. Et quand on a compris, mais compris par les racines, par les nerfs, par l'organisme et par la partie énergique et concrète de l'âme que tout n'est qu'une illusion à laquelle l'esprit abusé consent. Quand on a appris à revoir le monde comme un vrai voyageur de la mort qui voit enfin se défaire les choses mais qui sait qu'il est le maître de leur déroute et de leur défection ce jour-là on est bien près de la sécurité dernière, infrangible et du vrai bonheur que je vous souhaite parce que je vous aime vraiment.

Votre ami,
Antonin Artaud »

Lettre à Jeanne Ridel, Laghouat, 21 juin 1934, in Oeuvres, Antonin Artaud (Ed. Gallimard, Quarto)