mardi 3 juin 2008

Rodin: ma féroce amie...

Camille Claudel - 18 ans 
« Ma féroce amie,

Ma pauvre tête est bien malade, et je ne puis me lever le matin. Ce soir, j'ai parcouru (des heures) sans te trouver nos endroits.que la mort me serait douce ! et comme mon agonie est longue. Pourquoi ne m'as-tu pas attendu à l'atelier, où vas-tu ? A quel douleur j'étais destiné. J'ai des moments d'amnésie où je souffre moins, mais aujourd'hui l'implacable douleur reste. Camille ma bien-aimée malgré tout, malgré la folie que je sens venir et qui sera votre oeuvre, si cela continue. Pourquoi ne me crois-tu pas ? J'abandonne mon Salon ma sculpture; si je pouvais aller n'importe où, un pays où j'oublierai, mais il n'y en a pas. Il y a des moments où franchement, je crois que je t'oublierai. Mais en un seul instant, je sens la terrible puissance. Aye pitié méchante. je n'en puis plus, je ne puis plus passer un jour sans te voir. Sinon l'atroce folie. C'est fini, je ne travaille plus, divinité malfaisante, et pourtant je t'aime avec fureur.

Je suis belle (1882) Auguste Rodin - Karl Bodmer

Ma Camille sois assurée que je n'ai aucune femme en amitié, et toute mon âme t'appartient. Je ne puis te convaincre et mes raisons sont impuissantes. Ma souffrance tu n'y crois pas , je pleure et tu en doutes. Je ne ris plus depuis longtemps, je ne chante plus, tout m'est insipide et indifférent. Je suis déjà mort et je ne comprends plus le mal que je me suis donné pour des choses qui me sont si indifférentes maintenant. Laisse-moi te voir tous les jours, ce sera une bonne action et peut-être qu'il m'arrivera un mieux, car toi seule peut me sauver par ta générosité.

Ne laisse pas prendre à la hideuse et lente maladie mon intelligence, l'amour ardent et si pur que j'ai pour toi enfin pitié ma chérie, et toi-même en seras récompensée.

Rodin

Je t'embrasse les mains mon amie, toi qui me donnes des jouissances si élevées, si ardentes, près de toi, mon âme existe avec force et, dans sa fureur d'amour, ton respect est toujours au-dessus. Le respect que j'ai pour ton caractère, pour toi ma Camille est une cause de ma violente passion, ne me traite pas impitoyablement, je te demande si peu.

Ne me menace pas et laisse moi voir que ta main si douce marque ta bonté pour moi et que quelques fois laisse là, que je la baise dans mes transports.

Je ne regrette rien. Ni le dénouement qui me paraît funèbre, ma vie sera tombée dans un gouffre. Mais mon âme a eu sa floraison, tardive hélas. Il a fallu que je te connaisse et tout a pris une vie inconnue, ma terne existence a flambé dans un feu de joie. Merci car c'est à toi que je dois toute la part de ciel que j'ai eue dans ma vie.

Tes chères mains, laisse-les sur ma figure, que ma chair soit heureuse que mon coeur sente encore ton divin amour se répandre à nouveau. Dans quelle ivresse je vis depuis que je suis auprès de toi. Auprès de toi quand je pense que j'ai encore ce bonheur, et je me plains. et dans ma lâcheté, je crois que j'ai fini d'être malheureux que je suis au bout. Non, tant qu'il y aura un peu d'espérance si peu une goutte il faut que j'en profite la nuit, plus tard, la nuit après.

Ta main Camille, pas celle qui se retire, pas de bonheur à la toucher si elle ne m'est le gage d'un peu de ta tendresse.

Ah Divine beauté, fleur qui parle, et qui aime, fleur intelligente, ma chérie. Ma très bonne, à deux genoux, devant ton beau corps que j'étreins.


R.»

Lettre d'Auguste Rodin à Camille Claudel [1886 ?],in Camille Claudel Correspondance, édition d'Anne Rivière et Bruno Gaudichon (Ed. Gallimard, Art et Artistes)