mardi 24 juin 2008

Malraux: l'insaisissable



André Malraux - 1933 - AFP

« Le cortège des petits dieux des sectes ou des villes, et des grandes divinités des ténèbres, du soleil et du désir, auxquels les vivants avaient demandé l’éternité, s’est enfoncé dans la nuit orientale vers le seul néant éternel. Et que les images de la foi élues par nous ne soient pas emportées par les siècles avec la foi qu’elles exprimaient, devient l’énigme majeure de l’art, lorsque, après avoir découvert que leurs formes n’étaient point dues à la maladresse de l’imitation, nous découvrons qu’elles ne nous atteignent pas seulement comme des «volumes en un certain ordre assemblés».

Énigme pourtant révélatrice, en ce que les oeuvres de tant de sacrés différents ont l’insaisissable pour ferment commun. Certes, elles sont entrées dans la métamorphose; les Gudéa ont cessé d’être des adorants dans les temples, pour devenir des statues dans le monde de l’art où elles rencontrent les Ancêtres africains et les Rois de Chartres, les figures de Rembrandt et celles de Cézanne.

Mais l’insaisissable qu’elles ont perdu éclaire pour nous celui qu’elles ont acquis et qu’elles partagent avec la totalité des oeuvres rassemblées dans notre Musée imaginaire, même avec celles qui n’ont aucun caractère religieux. La résurrection de tous les arts du passé met peu à peu en lumière, en face des références qui assurent la ressemblance de l’œuvre d’art, la présence manifeste ou cachée de celles qui en assurent la dissemblance essentielle – dissemblance qui oriente la ressemblance, même lorsque l’artiste ne se réclame que de celle-ci. En face du domaine de références prêté à la Grèce et à l’Italie, celui de Sumeret de Byzance ; celui qui enfante, en face de ce que l’on peut voir sans l’art, ce que l’on ne peut voir que par l’art. Et dont les réincarnations successives, en faisant de tout grand artiste un destructeur de la corrélation des apparences qui constitue le Réel, au bénéfice d’une Vérité jadis proclamée et aujourd’hui inconnue, nous suggèrent que notre plus profonde relation avec l’art est d’ordre métaphysique…»

André Malraux, Préface, juillet 1960,  in Sumer, L’Univers des Formes, André Parrot (Ed. Gallimard)