lundi 16 juin 2008

Laforgue: Vieil arbre du désir

Jules Laforgue - 1885
« ...Certes, tu n'auras plus mes antiques chimères,
Dans les yeux de Maïa tu n'auras que trop lu,
Et résigné d'avance à ses lois nécessaires,
Tu noteras en paix, l'âme ivre d'absolu,
Le refroidissement de ce bloc vermoulu.-
Mais au dernier moment ! avant que tout expire !
Te rappelant l'Amour, la Justice et le Beau,
La vieille humanité, ses labeurs, son martyre,
Cakya, Jésus, Rembrandt, Beethoven et Shakespeare ;
Et te disant tout bas que ce dernier sanglot
Dans une heure, avec toi, va mourir sans écho ;
Le cœur crevé soudain des douleurs de l'Histoire,
Devant la nuit de tout, seul, sublime, interdit,
Oubliant la raison, non ! tu ne pourras croire
Que tout s'en aille ainsi, sans témoin, sans mémoire ;
Et qu'il n'y ait personne ! et que tout sera dit !
Non ! et tu t'attendras á voir dans une aurore
Des signes flamboyants apparaître soudain.
Tu mourras, mais l'espoir, l'espoir, le vieil instinct
Jusqu'au suprême instant aura fait battre encore
Ton cœur, le dernier cœur de ce globe divin !
Ah !moi-même, devant la mort de la pensée
Avec la chair sans nom au hasard dispersée,
Devant l'Humanité hurlant vers le ciel noir,
Et donnant tout son sang pour ce vain mot : Devoir,
Et menant à la Nuit sa fatale Odyssée,
Que de fois j'ai pensé : Désespoir, désespoir !
Je mentais à mon cœur ! - orgueilleux ver de terre
Qui, n'ayant que mon jour, jugeais l'Éternité !
Non, non !je ne sais rien. Je me trouve jeté
Ici-bas, je ne vois qu'ignorance et misère,
Et ne veux rien savoir, rien, sinon que j'espère,
Et me repose en Dieu, Loi, Justice et Bonté!
Et d'ailleurs, si j'étais, sous des flots d'évidence,
Convaincu sans retour, et sans nulle espérance,
Que j'ai l'inexorable et morne Vérité,
Que tout n'a pas de but, vaste inutilité,
Chaos à jamais sourds, sans raison d'existence,
Si je n'espérais plus, je me ferais sauter !
Mais non. - Puis; c'est en vain que nous sondons ces choses.
Sous la loi de l'Espoir, aux incessants retours,
Depuis l'éternité les cieux suivent leurs cours,
Implorons le Néant, vautrons-nous dans les roses,
La Loi plane, la Vie espérera toujours !
Pourtant ! Pourtant ! angoisse et fureur impuissante !
Si c'était vrai ! si tout ce que l'espoir enfante
N'a pas de destinée ! oh !quelle invention
Que cet enfer sans but et ses fous dans l'attente
L'entretenant toujours pour une illusion !
Car rien n'arrachera tes racines profondes,
Vieil arbre du Désir aux vivaces rameaux,
Germe unique du Mal, bégaiement des berceaux
Et râle inassouvi des sphères moribondes !
Sans toi, sans toi pourtant, les Cieux, au lieu de mondes,
Depuis l'éternité rouleraient des tombeaux !
Es-tu l'écho lointain, la voix forte et confuse
Des Justices siégeant au-delà du trépas ?
Ah ! plutôt, tout le dit, tu dois être la ruse
Par qui l'lnconscient à jamais nous abuse,
Et nous fait malgré nous travailler ici-bas
A l'œuvre de mystère où nous ne serons pas!
Mais nous ne savons rien. Notre globe sublime
Sur la foi de l'espoir entassant dans l'abîme
Des siècles de labeurs pour ses Dieux incertains
A son tour rentrera dans la cendre anonyme,
Sans emporter le mot de ses âpres destins,
Oublié par les cieux éternels et sereins.
Pour ton Fils, ô Nature, ó marâtre qu'on aime,
Va, prends-nous, sans remords. Mais pourquoi t'a-t-il plu
Que nous doutions aussi de ce leurre suprême?
Ah! dupes jusqu'au bout, c'était le bonheur même,
Tu pouvais nous duper d'un espoir absolu,
Ô Mystère! Pourquoi ne l'as-tu pas voulu?

PRIÈRE

Ah ! s'il est quelque part dans les Déserts du Vide
Un témoin qui, muet, à nos douleurs préside,
Que fait-il? M'entend-il? Que pense-t-il de moi?
Et si tout est bien seul, et sans but, sans la Loi,
Pourquoi cet univers éternel et stupide
Et non l'universel néant ? Pourquoi ? Pourquoi ? »

Pataugement, in Le Sanglot de la Terre, in Oeuvres complètes, Jules Laforgue (Ed. Mercure de France)