dimanche 15 juin 2008

Fargue: Adieu les quais, adieu les boulevards

Léon-Paul Fargue -22 Novembre 1938 - Gisèle Freund


« Au temps où je dansais la gigue,
J'aurais pu faire un bel enfant.
Mais à présent, ça me fatique,
Je ne suis plus qu'un ci-devant.
J'en ai marre de l'élégance,
Des romans d'analyse et des chansons d'amour.
Adieu, Messieurs ! Vive la France !
Moi, je remonte dans ma tour.

Ne cherchez pas de qui sont ces vers, où triomphent l'insouciance et la rêverie. Ils sont exactement d'un illustre inconnu dans le plus noble sens du terme. J'ai vainement essayé de me faire présenter à ce poète, qui me paraît, à l'odeur de ses poèmes, passer la moitié de sa vie dehors. Il aime mieux garder l'anonymat. Tout ce que je sais, c'est que ce poète ignoré et peureux est un homme des quais, un bouquiniste, célèbre parmi ses collègues, mais volontairement hostile à la gloire qu'il ne leur a jamais donné son nom.

Ce que l'on peut nier, c'est que les quais l'aient heureusement inspiré, car il est l'auteur de deux cents poèmes de ce genre désinvolte et charmant, deux cents poèmes qui se boivent facilement, comme le vin de Vouvray, le jaune, celui que l'on sert que sur place...

Chef d'oeuvre poétique de Paris, les quais ont enchanté la plupart des poètes, touristes, photographes et flâneurs du monde. C'est un pays unique, tout en longueur, sorte de ruban courbe, de presqu'île imaginaire qui semble être sortie de l'imagination d'un être ravissant. »

Sur les Quais (I) in Le Piéton de Paris, Léon-Paul Fargue (Ed. Gallimard, L'Imaginaire)