mardi 10 juin 2008

Apollinaire: Vers rien, mais vers ailleurs et pour toujours


Guillaume Apollinaire - 1916 - Pablo Picasso

« Je t’ai prise contre ma poitrine comme une colombe qu’une petite fille étouffe sans le savoir
Je t'ai prise avec toute ta beauté ta beauté plus riche que tous les placers de la Californie ne le furent au temps de la fièvre de l'or
J'ai empli mon avidité sensuelle de ton sourire de tes regards de tes frémissements
J'ai eu à moi à ma disposition ton orgueil même
Quand je te tenais courbée et que tu subissais ma puissance et ma domination
J’ai cru prendre tout cela ce n'était qu'un prestige
Et je demeure semblable à Ixion après qu'il eût fait l'amour avec le fantôme des nuées fait à la semblance de celle qu'on appelle Hera ou bien Junon l'invincible
Et qui peut prendre, qui peut saisir des nuages? Qui peut mettre la main sur un mirage? Et qu'il se trompe celui-là qui croit emplir ses bras de l'azur céleste !
J’ai cru prendre toute la beauté et je n'ai eu que ton corps
Le corps hélas n'a pas l'éternité
Le corps a la fonction de jouir mais il n'a pas l'amour
Et c'est en vain maintenant que j'essaye d'étreindre ton esprit
Il fuit il me fuit de toutes parts comme un nœud de couleuvres qui se dénoue
Et tes beaux bras sur l'horizon lointain sont les serpents couleur d'aurore qui se lovent en signe d'adieu
Je reste confus je demeure confondu je me sens las de cet amour que tu dédaignes
Je suis honteux de cet amour que tu méprises tant
Le corps ne va pas sans l'âme
Et comment pourrai-je espérer rejoindre ton corps de naguère puisque ton âme était si éloignée de moi
Et que le corps rejoint l'âme
Comme font tous les corps vivants
Ô toi que je n'ai possédée que morte
Et malgré tout cependant que parfois je regarde au loin si vient le vaguemestre
Et que j'attends comme un délice ta lettre quotidienne mon cœur bondit comme un chevreuil lorsque je vois venir le messager
Et j'imagine que nous allons nous embarquer tous deux, tout seuls peut-être trois et que jamais personne au monde ne saurait rien de notre cher voyage vers rien mais vers ailleurs et pour toujours
Sur cette mer plus bleue encore plus bleue que tout le bleu du monde
Sur cette mer où jamais l'on ne crierait : «terre !»
Pour ton attentive beauté mes chants plus purs que toutes les paroles monteraient plus libres encore que les flots
Est-il trop tard mon cœur pour ce mystérieux voyage?
La barque nous attend c'est notre imagination
Et la réalité nous rejoindra un jour si les âmes se sont rejointes
Pour le trop beau pèlerinage
Allons mon cœur d'homme la lampe va s'éteindre
Verses-y ton sang
Allons ma vie alimente cette lampe d'amour
Allons canons ouvrez la route
Et qu'il arrive enfin le temps victorieux le cher temps du retour
Je donne à mon espoir mes yeux ces pierreries
Je donne à mon espoir mes mains palmes de victoire
Je donne à mon espoir mes pieds chars de triomphe
Je donne à mon espoir ma bouche ce baiser
Je donne à mon espoir mes narines qu’embaument les fleurs de la mi-mai
Je donne à mon espoir mon coeur en ex-voto
Je donne à mon espoir tout l’avenir qui tremble comme une petite lueur au loin dans la forêt.»

L’amour, le dédain et l’espérance, in Poèmes à Lou, Guillaume Apollinaire (Ed. Gallimard, Poésie)