vendredi 16 mai 2008

Rimbaud: Damnés, si je me vengeais !

Arthur Rimbaud - "La Tronche à machin" - 1875 - Ernest Delahaye


« Moi ! Moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à éteindre ! Paysan !

Suis-je trompé ? La charité serait-elle soeur de la mort, pour moi ? Enfin, je demanderai pardon pour m'être nourri de mensonge. Et allons.

Mais pas une main amie ! Et où puiser le secours ?

Oui, l'heure nouvelle est au moins très sévère. Car je puis dire que la victoire m'est acquise : les grincements de dents, les sifflements de feu, les soupirs empestés se modèrent. Tous les souvenirs immondes s'effacent. Mes derniers regrets détalent, 
- des jalousies pour les mendiants, les brigands,les amis de la mort, les arriérés de toutes sortes.
- Damnés, si je me vengeais !

Il faut être absolument moderne.

Point de cantiques : tenir le pas gagné. Dure nuit ! Le sang séché fume sur ma face et je n'ai rien derrière moi, que cet horrible arbrisseau ! ... Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d'hommes; mais la vision de la justice est le plaisir de Dieu seul.

Cependant c'est la veille. Recevons tous les influx de vigueur et de tendresse réelle. Et à l'aurore, armés d'une ardente patience, nous entrerons aux splendides villes.

Que parlais-je de main amie ! Un bel avantage, c'est que je puis rire des vieilles amours mensongères, et frapper de honte ces couples menteurs, - j'ai vu l'enfer des femmes là-bas; - et il me sera loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps.
                                                                                           
Avril- août, 1873 »

Adieu, in Une saison en enfer, in Oeuvres, Arthur Rimbaud (Ed. Gallimard, Pléiade)